Les belles histoires de Papy Photo: 1920

26. novembre 2010 Histoire(s) 0

Limoges, 1920. Un audacieux raccourci pourrait décrire la ville ainsi: l’armée, la porcelaine, la chaussure. La cité est ville de garnison et abrite le commandement du XIIème Corps d’armée; on sait aussi qu’au début de la Grande Guerre, Joffre y envoya 134 de ses officiers incompétents, ce qui valut bientôt au dictionnaire l’entrée du nouveau mot « limogeage ». La porcelaine y emploie plus de 10000 ouvriers, et l’ancienne industrie traditionnelle de la tannerie s’est peu à peu orientée vers la fabrication de chaussures en cuir (environ 8000 ouvriers). On construit beaucoup à Limoges depuis 50 ans, ce qui conduit à la destruction de certains quartiers très populeux jugés malsains; le grand incendie du quartier des Arènes (1864) y est peut-être pour quelque chose. En 1920, donc, la physionomie de la ville s’est aérée, mais comme partout, c’est au sein d’une population saignée à blanc par la guerre que les photographes pratiquent leur industrie…

L’annuaire Dumont 1914 (1)  en dénombre 17, dont 2 se disent spécialisés en photographie industrielle, et 4 font aussi commerce d’appareils et de fournitures photographiques; viennent s’ajouter à ces photographes 2 commerçants qui semblent ne pratiquer que la vente de matériel. Un seul de ces photographes (Gorsas-Cot) affiche une spécialité d’encadrement et dispose d’une boutique et d’ateliers séparés, à deux adresses différentes. L’un des deux spécialistes de photographie industrielle se dit aussi éditeur de cartes postales illustrées (Tesson), secteur où il a 3 concurrents locaux: Dumont, Champeaud & Terrasson (spécialisés), ainsi que Prosper Batier, qui met plutôt en avant son activité de « Photographies artistiques en tous genres ». Tous se présentent sous leur patronyme, à l’exception d’ « Orciela », rue St Paul prolongée (c’est-à-dire situé dans un quartier à l’écart des secteurs les plus commerçants, même s’il en reste assez proche). Dans les pages de l’annuaire Dumont, la plupart des photographes sont peu diserts sur leur activité; les plus loquaces sont Jové (place de la Motte), « Photo du Monde Sélect » et « Photographies de couleurs », et Sauvadet (rue Adrien Dubouché), « Lauréat des Beaux Arts » – « On opère la nuit », « Agrandissements appliqués à l’industrie ». Seul le photographe Remy est installé dans un faubourg (route de Paris); tous les autres se sont établis en centre ville.

Limoges – Le quartier de l’Avenue de la Gare après 1929

Le studio Pineau est des plus anciens et des plus renommés de Limoges; l’expression « Si t’es pas content, vas donc t’faire photographier chez Pineau » est encore bien connue. Emile Pineau, après avoir « pris la suite » d’Henry en 1892, a emménagé, en 1896, dans des locaux spécifiquement et exclusivement conçus pour son activité de portraitiste (2). Situé à l’angle de l’avenue des Bénédictins et de l’avenue de la Gare, le bâtiment s’élève sur trois niveaux (pour la partie professionnelle) et deux niveaux (pour la partie d’habitation) autour d’une petite cour; on accède aux rez-de-chaussée par une porte cochère dans l’avenue des Bénédictins, alors que magasin et salon de réception ouvrent sur le carrefour et communiquent directement avec l’étage de la partie d’habitation. Le studio, éclairé par une large verrière orientée au nord, se situe au-dessus du salon de réception, formant ainsi le troisième niveau de la partie professionnelle. Les ateliers (traitement, retouche, finition) sont répartis sur les trois niveaux. L’endroit est commercialement fort bien situé: le tramway départemental passe devant la boutique, l’avenue de la gare déverse son flot de voyageurs qui gagnent le centre ville, et la monumentale entrée de la caserne des Bénédictins se trouve à moins de 400 mètres de là; à deux pas, l’hôtel du XIIème Corps d’armée, plusieurs hôtels et, déjà, les grands magasins. En cette année 1920, Emile Pineau est à trois ans de la « retraite ».

Mais pourquoi s’intéresser à cette année 1920, et à Emile Pineau? Parce que son annuaire d’archivage des plaques de 1920 a traversé le XXème siècle et nous est parvenu. De quoi s’agit-il? Dans un cahier répertoire de format 30 x 20 cm, le photographe enregistre, par ordre alphabétique des clients, le numéro de la (ou des) plaque(s) qu’il va conserver en vue d’une utilisation ultérieure. Bien que ce répertoire ne fournisse d’autres indications que des noms et des numéros, ainsi que quelques notes concernant des livraisons à effectuer, il nous permet de mieux connaître l’activité du sus-nommé Pineau.

Compte tenu du fait que la maison Pineau conserve 1 (le plus souvent), 2, 3 ou 5 plaques par client, nous savons qu’elle a travaillé cette année-là, avec 1615 plaques archivées, pour 1505 personnes (3). Pour 92 d’entre elles, on a conservé plusieurs plaques: 2 plaques pour 76 de ces personnes, 3 plaques (15 cas), 5 plaques (1 cas). On en déduit que dans 94% des cas, la situation photographique ne nécessite, aux yeux d’Emile Pineau, l’archivage que d’une seule plaque. Il peut y avoir plusieurs raisons à cela.

En tout premier lieu, il faut rappeler que la pratique de l’époque n’est pas au gaspillage des plaques. Ceci se comprend aisément dans une époque qui verra le prix des plaques 13 x 18 multiplié par 8,4 entre 1914 et 1927, à une époque où une grosse agence parisienne comme l’Agence Meurisse devra attendre 1926 pour retrouver son niveau de production d’avant-guerre (4). Ensuite, les principes de l’exercice (le portrait en pose, donc) conduisent naturellement à l’unicité du résultat: la démarche est solennelle, comme la posture du sujet et les accessoires sont stéréotypés. Seule la retouche (sur la plaque même) et les artifices de tirage (sépia, colorisation partielle ou totale, par exemple) sont alors personnalisés. A supposer que l’on ait réalisé plusieurs clichés au cours de la séance de pose, il est naturel d’archiver la plaque sur laquelle un retoucheur aura travaillé, parfois pendant plusieurs heures, et celle-là seulement. Ce point enfin semble confirmé par le délai de livraison, dont nous avons une petite idée grâce à quelques notes trouvées en fin de registre: il s’écoule de 17 à 27 jours entre la séance de pose et la livraison des épreuves, ce qui laisse à penser que l’aboutissement de la commande exige des opérations longues et minutieuses.

L’entreprise d’Emile Pineau traversera le XXème siècle (le studio existe toujours aujourd’hui, après avoir changé 4 fois d’exploitant), mais en 1920, les artisans photographes sont à l’aube de deux décennies de bouleversements. Au milieu des années 20, la corporation va violemment s’opposer aux fabricants, dont les augmentations des tarifs sont alors jugés prohibitives et accusées de mettre en péril l’existence même des petites structures de quartier. La période sera animée de conflits entre organisations professionnelles, notamment entre celles qui représentent les photographes de province et celles de Paris et d’Ile de France. Déjà, la photographie d’amateur est un sujet de récrimination chez les portraitistes et chez certains fournisseurs de matériel grand format. Les années 30, quant à elles, verront naître au sein de la profession un corporatisme teinté de xénophobie (5); dureté des temps? Incompréhension d’un monde qui verra la naissance d’un nouveau statut pour la photographie? A suivre…

Notes:

1) Annuaire Dumont 1914, Archives départementales de la Haute Vienne, cote I/L 107.
2) Archives familiales des successeurs d’Emile Pineau, entretien octobre 2006.
3) Quelques rares patronymes se répètent 2 ou 3 fois dans les listes, sans qu’il soit possible de déterminer s’il s’agit d’homonymes ou de clients plus fidèles que d’autres.
4) Françoise Denoyelle: Le marché et les usages de la photographie à Paris pendant l’entre deux guerres, thèse de doctorat en sciences de la communication, Paris, 1991, pages 71 et 235.
5) La carte d’identité professionnelle, demandée par les organisations professionnelles, sera instaurée en 1935.


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