Exposition « Les Imprimeurs clandestins » (1): résister

impr cland affiche limogesJusqu’au 29 août 2016, le Musée de la Résistance de Limoges présente l’exposition « Les imprimeurs clandestins – Photographies de Robert Doisneau ». Outre la présentation de ces photographies, l’exposition relate l’histoire d’imprimeurs clandestins parisiens et limousins pendant la période de l’Occupation. Sont aussi mis en valeur la reconstitution générique d’un atelier d’imprimerie, des tracts et journaux clandestins, et la naissance de publications comme les Éditions de Minuit. L’ensemble est servi par une scénographie de Jean-Pierre Uhlen.

Les photographies de Doisneau ont été vues à plusieurs reprises depuis 20101 . Commandées par Pierre Betz2 pour sa revue Le Point (« Imprimeries clandestines », 1945), ce sont des mises en scènes élaborées après la Libération avec les acteurs de l’imprimerie clandestine parisienne des années 40-44.

Certes, l’intérêt mémoriel d’une telle exposition n’est pas mince, d’autant que l’historiographie portant sur la période 1939-1945 s’est considérablement enrichie et complexifiée au cours des trente dernières années. Cependant, les témoignages manquent, et  l’anecdote, si utile parfois pour percevoir l’historicité, n’a pas manqué au cours de ma visite de l’exposition de me rappeler que : primo, je ne sais pas très bien ce que « Résistance » veut dire ; secundo, les photographies de Doisneau pour « Les imprimeurs clandestins » m’autorisent à remettre sur le tapis la question de la fiction photographique.

« Résister », c’est ne pas céder sous l’effet d’une force ; c’est ne pas être détruit ou affaibli par la menace, donc c’est se maintenir, survivre. On résiste quand on s’oppose à ce qui séduit, ou à ce qui menace la liberté. En psychologie sociale, la résistance caractérise l’aptitude de l’être humain à affronter une situation qui lui apparaît illégitime. Dans le cadre de la Résistance (c’est-à-dire de la résistance intérieure française pendant les années 40-44), on perçoit l’évidence originelle d’une inversion du légal et du légitime. « Ce qui légitime la transgression et, par conséquent, l’engagement résistant, tire son origine de la conviction que l’ordre instauré par l’État français ne coïncide pas avec les impératifs de la justice humaine, pas plus qu’il ne coïncide avec la tradition historique française dans laquelle il fait figure de coup d’État. »3 Vues sous cet angle, les décisions prises par le gouvernement du maréchal Pétain à partir du 25 juin 1940 (date de l’entrée en vigueur de l’armistice signé le 22 juin) ne sont pas en accord avec l’ordre constitutionnel français, notamment parce qu’elles ne respectent pas les principes de la consultation populaire et de l’exercice législatif par une représentation qui en serait issue (Chambres). Ainsi, aux yeux des Résistants en devenir, ce qui se dit alors « légal » ne l’est pas, et ce qui est donné pour légitime par le pouvoir en place doit être considéré comme illégal. La Résistance tire donc sa légitimité de l’exercice d’une légalité qu’elle détient en propre face à un pouvoir illégitime.

Cependant, désobéir ne va pas de soi. L’expérience de Milgram a montré que, pour sortir de son état « agentique », l’individu doit avoir épuisé tous les subterfuges qui lui permettent de supporter l’obéissance à des consignes qu’il considère comme injustes. En effet, la déresponsabilisation issue de l’obéissance contribue largement à atténuer l’état de tension et d’anxiété qui reste prépondérant dans la décision de désobéir. De surcroît, la désobéissance serait essentiellement induite par la perception d’un droit capable d’invalider le droit de l’autorité, plus que par le degré de souffrance constaté chez une victime de cette même autorité. Ainsi, s’engager dans la désobéissance est l’expression d’une conscience et un choix préalable à l’action, soutenus par « un rapport à la vérité, une connaissance ou une clairvoyance qui dénient aux faits établis leur caractère irréversible »4. C’est la vérité qui s’oppose à la réalité. Résister, c’est donc être capable de faire exister par l’écrit ou la parole un monde « vrai » supérieur en droit et en justice au monde « réel », sans pouvoir attester du moment où ce monde vrai remplacera le monde réel.

La Résistance est une société « à côté » de la société considérée comme légale par le pouvoir en place. Une société humaine est un ensemble d’individus qui partagent des normes, des comportements, une culture ; ces individus interagissent entre eux, et c’est ainsi que se constituent des groupes, des communautés, dans lesquels les membres sont spécialisés et interdépendants. La caractéristique essentielle de cette société « Résistance » est de combattre la société dite légale mais illégitime ; elle intègre donc dans ses normes et dans son comportement la dimension de lutte, armée et non-violente à la fois. Dans les années 40-44 en France, cela induit plusieurs corrélats : la dissimulation de ses membres pour sauvegarder leur intégrité physique ; la préparation politique du moment où elle prendra la place de la société « réelle » illégitime ; la diffusion de l’information au sein même de la Résistance et, quant aux buts, moyens et concepts fondant sa légitimité, à l’attention des membres de « l’autre société » illégitimement gouvernée.

Dès juillet 1939, le gouvernement Daladier a décidé de maîtriser la diffusion de l’information en créant le Commissariat général à l’information. Placé sous la direction d’un civil, Jean Giraudoux, il est en fait coiffé (grâce à la loi de 1938 sur l’état de guerre) par les militaires qui en dirigent les principaux services. La presse, comme en 1914-1918, doit à nouveau se plier à la censure. Fin septembre 1939, le parti communiste est interdit, ce qui conduit le journal L’Humanité à paraître clandestinement dès le mois d’octobre. La censure et l’impatience des français pendant la « drôle de guerre » accélèrent la désaffection des titres quotidiens, qui perdent rapidement la moitié de leur lectorat5. Dès le début de l’occupation de la zone nord, les Allemands mettent en place deux structures (la Propaganda Abteilung, relevant de la Wehrmacht, et les services d’Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris) destinées à les prémunir de débordements des populations civiles et les assurer de leur autorité dans tous les domaines d’expression ; ainsi, les sources fournies aux journaux sont soigneusement encadrées. En zone sud, le gouvernement de Vichy organise plus lentement le contrôle et la censure, à une exception près : l’application immédiate aux médias du statut des juifs du 3 octobre 1940, qui les exclut des directions et des rédactions. Concernant la presse écrite, Vichy use du moyen de pression de la fourniture de papier, centralisée et contingentée. Reste à constater que tous les médias sont, au nord comme au sud, muselés. La Résistance devra élaborer son propre système de communication de l’information, et les imprimeurs, contraints à la clandestinité compte tenu des risques encourus, en seront un des rouages essentiels.

Au Musée de la Résistance de Limoges, exposition "Les imprimeurs clandestins". Photo Georges Vergnol.
Au Musée de la Résistance de Limoges, exposition « Les imprimeurs clandestins ». Photo Georges Vergnol.

Qu’est-il donc indispensable d’imprimer ? Alors que la mise en œuvre est complexe, la réponse est évidente : il faut imprimer tout ce dont à besoin cette « société d’à côté » de la société légale, tout ce qui est nécessaire à la Résistance, en interne comme dans les interactions avec la population non impliquée directement dans son combat, qu’il s’agisse d’objectifs politiques, culturels, ou de visées liées à la sécurité et à la survie des personnes. Faux papiers, documents administratifs, tracts de (contre)propagande, journaux d’information, littérature : les imprimeurs jouent leur rôle naturel dans cette société, celui de membres spécialisés, et c’est la nature de ce qu’ils impriment qui les condamne à la clandestinité. L’exposition du Musée de la Résistance de Limoges est riche d’informations sur l’organisation de cette clandestinité, quant aux moyens de production et de diffusion.

La suite: Doisneau, fiction et mondes possibles

 

  1. Du 8 novembre 2010 au 26 février 2011 aux Écuries du château à Thouars, du 12 mars au 21 avril 2012 au Centre d’études et musée Edmond-Michelet à Brive, et du 23 juin au 12 août 2012 au Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Lorris. []
  2. Pierre Betz, photographe et humoriste, alsacien et protestant, fonda la revue artistique Le Point à Mulhouse en 1936, avec la complicité de son ami Pierre Braun. À partir de 1939, la revue fut éditée à Lonzac, où s’était réfugié Betz, puis à Souillac. Pendant l’Occupation, Betz et sa revue accueillirent ainsi Tzara, Lurçat, Éluard, Breton, Aragon… Doisneau collabora au Point à cinq reprises au moins, pour les numéros consacrés aux imprimeries clandestines (1945), à Picasso (1952), Paul Léautaud (1953), au « ballet contre l’opéra » (1956) et aux « bistrots » (1960). En tout, parurent 59 numéros du Point de 1936 à 1960, témoignant de l’éclectisme et de l’amour de l’art de Pierre Betz. []
  3. Alya Aglan : Le Temps de la Résistance, Actes Sud, Arles, 2008, p. 41. []
  4. Alya Aglan, op. cit., p. 46. []
  5. Fabrice d’Almeida et Christian Delporte : Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, Flammarion, Paris, 2003, p. 96-97. []

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