Polémique: autour de l’exposition Zucca 2009

(Ce billet a été rédigé en 2008, et je l’ai ressorti du placard)

L’exposition « Les parisiens sous l’Occupation », photographies d’André Zucca, s’est ouverte le 20 mars dernier à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris (BHVP) et devrait s’y tenir jusqu’au 1er juillet. Devrait ? Oui, car le conditionnel s’impose lorsque la polémique enfle autour d’une exposition qui dérange. Pour mémoire, rappelons que les photographies en couleurs présentées montrent un Paris calme et serein ; elles furent réalisées par Zucca alors qu’il travaillait pour « Signal », revue éditée par les allemands, dans les pays occupés, aux seules fins de propagande. Ce fond de photographies, acquis par la ville de Paris en 1986, est connu depuis longtemps des historiens (1).

La Mairie de Paris a décidé de supprimer la campagne d’affichage de cette exposition qui, selon Rue89, « perpétue la propagande nazie ». « Arrêt sur Images » s’est fendu sur le sujet d’une intervention de Françoise Denoyelle, et du chroniqueur Alain Korkos, qui n’y est pas allé par quatre chemins en comparant la couleur de l’artisan Zucca et le noir et blanc de l’artiste Doisneau ; le raccourci en dit long sur la confusion qui semble régner autour de cette exposition.

Cette polémique parisienne nous est parvenue comme assourdie, chez nous, près du Mont Gargan et des terres de résistance du colonel Guingouin. Ainsi, nous savons ici depuis soixante ans que la France d’alors n’est pas soluble dans quelque simplification que ce soit. Combien de familles eurent alors en leur sein, à la fois un collaborateur et un résistant? Ce qui n’échappera à personne, c’est la sincérité de ces gens qui réagirent de manière différente à une situation unique, inédite, imprévue.

Pourquoi en eût-il été autrement pour les photographes?
A cette époque, Roger Schall, lui aussi, photographie Paris. Son Paris n’est pas celui de Doisneau, ni celui de Zucca. Ses images montrent une ville-garnison où le « Feldwebel » surveille jalousement son side-car, où les parisiens se transforment en hordes de fourmis dans le métro. Ces photographies sont des photographies d’un technicien: on y sent la préoccupation du « piqué » plus que du sens. A ce moment-là, alors qu’il avait, lui, refusé de travailler pour l’occupant, Schall était sans doute sincère. Mais à nous cependant les photographies semblent aussi glacées que la discipline légendaire des officiers en culotte de cheval. Sous ce seul prétexte, nous pourrions échafauder je ne sais quelle théorie sur l’influence de la couleur vert-de-gris sur la rigueur des cadrages de Schall, ou sur sa carence en vitamine D due à la pénurie de beurre!
Notre fâcheuse habitude journalistique contemporaine (Ah, les faits!) nous conduit à la réduction quasi chimique du contexte intellectuel.

Puisque cette « affaire » me travaille un peu, je me suis procuré l’ouvrage publié à l’occasion de l’exposition; j’ai donc à cette heure les photographies de Zucca sous les yeux (ça ne compense pas la visite de l’exposition, mais Paris est loin…),
J’écris ceci un vendredi, et le vendredi, c’est le jour du poisson et du « Journal des Arts » (n°280); en page 2, il y est fait état de la polémique, à laquelle Ph. Régnier consacre son éditorial, et on y assiste au télescopage de deux « brèves »: l’une fait état de la réaction scandalisée de Christophe Girard (adjoint au maire de Paris, chargé de la culture), lors de sa découverte de l’exposition, dans les colonnes du JDD, l’autre mentionne la disparition de Germaine Tillon.

De quoi parle-t-on ? De photographies réalisées sur Agfacolor inversible(cette émulsion date de 1939) qui, si j’en crois Jean Baronnet qui a rédigé l’introduction au livre qui les reproduit, n’ont pas été publiées par « Signal ». Même si je ne veux pas être aussi péremptoire que certains, je suis bien obligé de reconnaître mes doutes quant à leur intérêt éditorial pour « Signal », abreuvé par ailleurs des travaux de centaines de PK qui, eux, n’avaient même pas besoin de quelque autorisation que ce soit (carte de presse ou laisser passer) pour photographier ce qu’ils voulaient, où et quand ils voulaient, en zone occupée.
Certains ont indiqué que, lors de l’ouverture de l’exposition, le public ne disposait pas d’un appareil critique lui permettant une lecture « ouverte » des photographies. Erreur de scénographie des concepteurs de l’exposition, certes, mais le livre que j’ai sous les yeux n’était-il pas déjà disponible ? Dans sa préface, Jean-Pierre Azéma qualifie André Zucca : « Zucca se voulait apolitique. Disons plutôt que cet individualiste forcené était à sa manière un anar de droite, qui n’était pas alors germanophobe. »
De plus, je suis contraint de constater que les photographies de Zucca concernant la Libération de Paris et l’hiver 44-45 sont plastiquement identiques à celles réalisées auparavant.

Le débat se situe donc au niveau du positionnement critique du commissaire de l’exposition (Jean Baronnet, donc), du conservateur général de la BHVP (Jean Dérens), et du pouvoir politique (représenté en l’occurrence par Christophe Girard, qui songea un moment à faire fermer cette exposition). La cacophonie est assourdissante :
– Le commissaire de l’exposition fait une proposition (« Pour moi, André Zucca est un grand photographe. Quand il photographie Paris et les Parisiens à partir de 1940, c’est aussi du grand art avec une sûreté du cadrage extraordinaire »(2) ) en s’appuyant sur la totalité d’une œuvre, et qu’il ne démontre pas dans l’exposition qui présente surtout des photographies «faibles ».
– L’enthousiasme du conservateur est largement suscité par un travail technique de retouche colorimétrique qui lui non plus n’est pas démontré publiquement (3). Ce n’est pas parce qu’une photographie est sauvée par les technologies numériques qu’elle devient autre chose qu’un banal document exclusivement utile à l’historien.
– Les cris d’orfraie de la gente politique, dans leur faiblesse argumentaire et leur spontanéité « cathodique », se laissent aller aux fâcheux penchants de la censure qu’ils veulent dénoncer…Et Germaine Tillon, déjà, se retourne dans sa tombe !

Le plus troublant n’est pas de reconnaître le caractère propagandiste des photographies de Zucca. En revanche, des éléments me font défaut pour comprendre comment fut établi le rapport entre un corpus (je rappelle que je n’ai que le livre de l’exposition sous les yeux) quasi fictionnel et l’évocation d’un photographe présenté comme un esthète. Mon embarras vient du fait que plus je regarde les photographies de Zucca, plus je relis les textes qui les accompagnent, plus monte en moi la conviction que seule la particularité technique de ces photographies aurait présidé à l’idée fondatrice de l’exposition.

Notes

(1)Une de ces photographies (« Bureau de placement pour les offres de travail en Allemagne », 1943 ou 1944), a par exemple été utilisée pour la Une de couverture de l’ouvrage de François-Georges Dreyfus, Histoire de Vichy, Editions de Fallois, Paris, 2004 (1ère édition : 1990).
(2)Jean Baronnet pour « Libération », rapporté par P. Régnier dans le « JDA » n°280.
(3)Voir la postface de Jean Dérens dans Les Parisiens sous l’Occupation, Gallimard-Paris Bibliothèque, Paris, 2008, page 172.


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