Les belles histoires de Papy Photo: 1988

« La nostalgie, c’est comme les coups de soleil. Ça fait pas mal pendant. Ça fait mal le soir1. » Raison de plus pour jeter un coup d’œil à 1988 sans états d’âme: certes, c’est l’année au cours de laquelle Char, Desproges, Ponge, lâchent la rampe, mais c’est aussi l’année où le 11e directeur de la C.I.A. est élu 41e président des États Unis, l’année où paraît en Italie Le Pendule de Foucault, l’année où Le Dernier Empereur décroche l’Oscar et Au revoir les enfants emporte le César. Il s’est sûrement passé d’autres trucs, des chouettes trucs et des choses abominables, mais comme la Terre tourne et qu’il y a plein de monde dessus, je ne vois pas pourquoi l’année 1988 me filerait plus ou moins le bourdon qu’une autre. Donc, 1988 en photo sur une lamelle, la lamelle sous la loupe, et hop ! Regardons de plus près quelques bricoles.

C’est un dénommé Gérard Fournier qui ouvrit en 18882, au n°26 du boulevard Beaumarchais, un magasin de « fournitures pour les photographes ». C’était le temps de la « photographie en bois », et la proximité des ateliers d’ébénisterie du faubourg Saint Antoine avait elle sans doute participé au choix de ce quartier de guinguettes et de « puces » (et de quelques opticiens renommés) pour l’installation de la boutique: chambres, plaques, produits chimiques3… L’officine inaugurait les temps où la photographie avait de l’odeur: bois verni, cuir, graisse, papier, hyposulfite4, sueur et tabac froid. En 1988, la « maison Cipière » (puisque Jean Cipière rajeunit les lieux en 1922, puis céda l’affaire à son fils Michel en 1957) fête ses 100 ans5 et vend ses premiers Nikon F801 et Minolta Dynax 7000i.

Nikon F801 avec AF Nikkor 35-70mm 1:3,3-4,5 et AF Nikkor 20mm 1:2,8. Photo J.L.
Nikon F801 avec AF Nikkor 35-70mm 1:3,3-4,5 et AF Nikkor 20mm 1:2,8. Photo J.L.

Tout le monde (enfin… Les gens que je côtoie le plus souvent…) a entendu parler du F801, et surtout de son petit frère, le « s ». Je ne m’y étends pas, d’autant que, d’où je me trouve en ce moment même, il y en a un qui me regarde, justement, avec son drôle de capot, surdimensionné pour abriter le viseur « HP » (pour « high eyepoint », hérité du F3), et son corps un peu maigrichon (punaise, ça doit y être serré, là-dedans, avec tout ce que Nikon y a logé !). Le Dynax 7000i, quant à lui, a été un peu oublié. Pourtant, c’était rigolo, cette histoire de cartes d’adjonction, qui permettaient d’ajouter des fonctionnalités au boîtier. Extensions de fonctions, applications spéciales, fonctions personnalisées: les effets de ces cartes (commandes spécifiques enregistrées dans la mémoire de l’appareil au bon gré de l’utilisateur) pouvaient être cumulés; par exemple, on pouvait associer un braketing (carte « B », comme « bracket ») avec un effet de douceur d’image pictorialiste (carte « F », comme « fantasy ») et la détermination de l’exposition idéale d’un portrait (carte « P », comme « portrait », ouf!).

Le photo-disc de Kodak, arrêté en 1988. Photo D. Meyer.
Le photo-disc de Kodak, arrêté en 1988. Photo D. Meyer.

1988, c’est un temps où « 50D » et « 100D » ne sont pas des références d’appareils d’une marque nippone bien connue (et qui vient de fêter, en 1987, son cinquantenaire6), mais des références de films inversibles Fujichrome (« D » pour, semble-t-il, « Differentially Developing Grains », technologie donnant à ces films une meilleure adaptation aux traitements poussés ou retenus). Car les temps alors sont dominés par la pellicule: on vend en 1988 en France 84 millions de films photo (dont près de 80% de films négatifs couleur). Ilford arrête la production de films couleur, Kodak renonce au photo-disc, Polaroïd supprime 1500 emplois et se lance dans la production de films classiques: au menu, déceptions et conversations animées au comptoir-photo ! Même le fisc français s’y met: la T.V.A. applicable à la vente de pellicule va passer du taux majoré (33,33%, appliqué aux produits de luxe et à l’automobile) au taux normal (18,6%); la pellicule gagne ses galons de produit de consommation courante ! Mais cette montagne de pellicules cache l’arrivée, en catimini, d’une nouvelle manière de « faire de la photo »…

Carl Chapman, vice-président de Fuji Photo Film aux États Unis, conseille déjà aux revendeurs de se préparer à vendre la photo « magnétique ». Oui, on parle en 1988 de photo « magnétique », car le stockage des images est analogique, effectué sur des supports tels que disquettes ou disques souples. Mais le CCD, lui, existe bel et bien (depuis 1970), et Sony a présenté son Mavica (pour « Magnetic Video Camera ») en 1981. Il suffit d’être attentif aux entrefilets de la presse spécialisée pour comprendre qu’il ne s’agit plus d’une coquetterie d’industriel. Aux États Unis, Kodak présente aux portraitistes « Le Studio de demain »: on y utilise à la fois la technologie photo magnétique et argentique; cela permet, en fin de séance de portrait, de regarder immédiatement les images sur un moniteur vidéo et, selon le dispositif choisi, de faire un tirage par l’intermédiaire du Color Vidéo Printer. Les spécialistes plumitifs de la photographie usent aussi de l’expression « photographie électronique » mais, s’appuyant sur la faible résolution des images ainsi produites (236000 pixels pour une image réalisée avec un Canon Xapshot, qui se nommera Ion en Europe), l’avis général est plus au mépris qu’à l’enthousiasme, et l’on mise sur la qualité de l’argentique. Raymond H. DeMoulin, vice-président et secrétaire général de la Division Professionnelle d’Eastman-Kodak, dans sa boule de cristal, voit bien arriver des capteurs de 2 à 6 millions de pixels, mais en les comparant aux 15 millions de pixels d’un « simple négatif couleur 35mm »7. Pour DeMoulin, l’avenir de l’image électronique est au laboratoire, dans les capacités de stockage du disque optique de 32cm de Kodak, et dans la retouche.

Las ! On connaît la suite, et ses effets sur les pratiques photographiques et le métier de photographe. Me prend alors, l’espace d’un instant, la furieuse envie de plagier Desproges: quant à ces féroces devins, je le dis, c’est pas pour cafter, mais y font rien qu’à se planter dans les grandes largeurs.

  1. Pierre Desproges: « Aurore », in Chroniques de la haine ordinaire, Éditions du Seuil, Paris, 1987, p. 118. []
  2. Non, il n’y a pas de faute de frappe… []
  3. Bernard Perrine : « Cipière, cent ans de tradition », Le Photographe n°1460, 12/1988-01/1989, p. 24. []
  4. On dit aujourd’hui « thiosulfate de sodium » (Na2S2O3). []
  5. Le rideau s’est baissé définitivement sur les vitres en verre optique de la porte d’entrée de chez Cipière fin 1997. []
  6. La Seiki Kogaku Kenyusho, 35 ouvriers en 1937, démarra en produisant le Kwannon (au Japon, déesse de la miséricorde et de la compassion), très fortement dérivé du Leica III. []
  7. R. H. DeMoulin: « L’avenir pour le laboratoire professionnel », in Le Photographe, n°1458, 10/1988, pages 42 à 48. []

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