Tarnac: ma petite fabrique d’images

Devant le spectacle des médias, je suis plutôt un « bon client ». D’abord enfant de la radio, puis modèle du téléspectateur docile de la propagande cathodique, je n’ai jamais répugné à m’avachir doucement, le soir après vingt heures, devant le message télévisuel de « ceux qui savent ». Rien ne me distingue donc de bon nombre de mes compatriotes : canard le matin, radio à midi, lucarne le soir… Et d’y trouver comme le réconfort, presque la béatitude de l’homme satisfait de voir le monde aller là où on lui a toujours dit qu’il allait. Les yeux mi-clos, l’oreille distraite, l’âme en paix, je cultivais mon jardin… Tiens ? Usage de l’imparfait? Y aurait-il quelque chose de changé ?

Mardi 11 novembre 2008, près de chez moi, une guerre a eut lieu…

Près de chez moi, c’est le plateau de Millevaches. Pour les béotiens, je rappelle que le nom de cette contrée fort reculée n’évoque pas un nombre de bovins par unité de surface, mais provient probablement d’une déformation langagière à partir du celte « mill-batz », qui signifiait « mille sources ». Nous sommes là sur la vieille montagne hercynienne, érodée puis subductée ; la partie centrale du plateau, dont l’altitude culmine à près de 1000 mètres, se couvre de résineux depuis le milieu du 20ème siècle, et la forêt remplace doucement la lande originelle qui couvrait jusqu’alors son sous-sol granitique. Il peut y faire chaud en été, et parfois très froid en hiver. Le plateau de Millevaches, au sens large, occupe une petite zone centrale de la région Limousin, et représente une sorte de trait d’union entre trois départements : la Haute-Vienne, la Creuse et la Corrèze. L’habitat y est fort dispersé, la population peu nombreuse, tant la terre y est mauvaise et grand l’éloignement des agglomérations les plus attractives. Les ressources du plateau de Millevaches sont (dans le désordre, et j’en oublie sûrement) : le cèpe, la truite, l’art contemporain, les idées de gauche, la randonnée, la pierre de taille, le bois de pâte à papier, les expériences de modes de vie alternatifs, le tourisme rural, la télévision de proximité, l’élevage extensif, l’esprit de résistance et de contradiction, l’hydroélectricité, et les vieux.

Tarnac, son église du 12ème siècle, son château, son chêne de Sully,… et son épicerie. La nouvelle m’est parvenue par la radio à la mi-journée de ce 11 novembre 2008 : les forces de l’ordre, nombreuses et fortement armées, ont investi à l’aube le territoire de la commune, afin d’y interpeler certains des auteurs présumés des dégradations commises deux jours auparavant sur les lignes ferroviaires. L’opération se serait déroulée dans le calme, à la grande surprise des habitants, sans échanges de coups de feu. On saura plus tard que la presse n’a eu accès au site que plus tard dans la matinée. Piqué au vif par la proximité de l’évènement, et surpris par sa brutale et inattendue mise en lumière, je me sentis tout à coup piégé par un énorme intérêt pour l’affaire. Par quoi cet intérêt était-il suscité ? Etait-il justifié par des arguments objectifs ? Réflexions sur une fabrique d’images…


« Au nom de la loi »

Tarnac, 11/2008, photo Reuters/RFI

A la télévision, le policier moderne avance masqué, c’est-à-dire cagoulé ; mais ce n’est pas ce que j’en retiens. Je remarque surtout qu’il porte son arme assez bas sur la cuisse, comme Josh Randall son éternelle Winchester à canon scié dans le vieux feuilleton de mon enfance. A l’évidence, la présence matutinale du justicier masqué dans la bourgade corrézienne ne peut être que justifiée ; le vaillant chasseur de prime ne se déplace que pour traquer le malfaisant. D’autant que cette traque ne date pas d’hier : la radio me l’affirme, en ce milieu de journée du souvenir. Prélèvements de traces ADN et d’empreintes digitales, perquisitions, écoutes téléphoniques, filatures, placement en garde à vue : le catalogue des moyens mis en œuvre par les services de police dans le cadre de leur mission naturelle est presque complet. Le rappel de ces moyens par les ondes est loin d’être anodin. En effet, il a pour effet immédiat la construction, dans mon esprit, de la culpabilité potentielle des personnes appréhendées. Comme Josh Randall, qui marche lentement le long des maisons de bois, et arrache l’affichette qui porte le nom du méchant, la démonstration des forces de l’ordre et les informations qu’elles cèdent avec parcimonie aux médias élaborent une fiction réaliste à laquelle il est difficile de ne pas adhérer. Repris par les radios et les télévisions, les propos de l’ancien maire de Tarnac, qui se montre surpris et dubitatif quant aux fondements de l’affaire, n’ont alors d’autre résultat que de consolider la narration élaborée par le ministère de l’Intérieur et le procureur de la République ; ils n’ont d’autre rôle, comme l’attitude frileuse du barbier ou le geste désespéré de la femme amoureuse du méchant des feuilletons télévisés, que de confirmer a contrario l’évidente duplicité des personnes appréhendées.

Dois-je alors comprendre que je ne dispose que d’indices, dont la juxtaposition me pousse à produire moi-même une image des malfaiteurs ? Tout à coup, je les connaîtrais, ces jeunes gens faussement paisibles, dissimulés au fin fond des contrées de « frontière », intégrés au sein d’une population frustre et naïve, et cependant connus de « ceux qui savent », de ceux qui doivent protéger le faible contre le fort, l’honnête contre la fripouille, et qui viennent de siffler la fin de la récréation ! Je viens de construire ma propre image de ces hommes et de ces femmes, à partir d’une pulsion culturelle sans fondement, sans rapport aucun avec le réel; j’ai conçu des personnages.

Les conséquences du récit fictionnel

La journée corrézienne du 11 novembre 2008 est bâtie autour d’éléments dignes d’un roman de Michael Crichton. Les heures qui précèdent l’opération de police voient la publication, par le journal Le Figaro, des images du dispositif aérien de sabotage des lignes SNCF : le récit débute par l’instillation du mystère. En effet, la rusticité de l’objet est en contradiction avec la complexité de son installation. Le jour même, l’argumentation scientifique et technique valide le déploiement de force, et prépare l’intervention publique des autorités ; après le mystère et l’action, où les personnages sont contraints de s’adapter aux circonstances, il faut un dénouement et une clarification. Le dénouement, c’est ici le placement en garde à vue des personnes interpelées ; la clarification, un nouvel argument scientifique et technique, complémentaire du premier : définition des faits pour lesquels les personnes sont interpelées (en attendant leur qualification lors de la mise en examen), et proposition d’un concept moderne de lutte armée (ici, la mouvance anarcho-autonome et l’ultra-gauche). On y ajoute le soulagement : il n’y a pas de traitres au sein de l’entreprise visée par les dégradations. Le soir arrive, les paupières sont lourdes sur le roman qui s’achève, et on éteint la lampe de chevet. Le problème, avec un roman de Crichton, c’est qu’on n’y croit plus dès que le livre est refermé (je ne crois ni aux dinosaures contemporains, ni aux voyages dans le temps, ni à la simplicité manichéenne de l’humanité). Quelles sont les invraisemblances malencontreusement introduites dans le récit élaboré en ce 11 novembre, qui conduisent au doute et brisent la croyance ?

D’abord l’idée répandue par les autorités et les médias que l’on peut se cacher en milieu rural. Pour s’y dissimuler, une seule solution : « prendre le maquis » ; il y a une totale contradiction entre la vie rurale et la dissimulation, puisque c’est un milieu où l’attention que l’on porte à l’autre est exacerbée par sa rareté, sa différence, et d’autres sentiments moins avouables (l’envie, la jalousie, le litige lié à l’importance de la propriété, etc.). La maréchaussée, quant à elle, y dispose d’une parfaite connaissance du terrain et de ses habitants. Le rural est souvent taciturne, car il sait que la seule chose qu’il puisse cacher à son voisin, c’est ce qu’il pense, et sûrement pas ce qu’il fait. Première erreur : quand on met la main aussi rapidement sur le malfaiteur, on ne peut pas dire qu’on a eu du mal à découvrir sa « planque ».

Ensuite l’introduction dans le discours du concept de marginalité. Historiquement, le plateau de Millevaches vit « à la marge » : du monument aux morts de Gentioux (« Maudite soit la guerre ») à la « petite Russie » de l’occupant allemand, en passant par les expériences (réussies) d’autres modes de vie et de production industrielle de ces vingt dernières années, l’ « autrement » est devenu le fonds de commerce de ce territoire. Ici, celui qui serait marginalisé ailleurs en raison de son mode de vie ou de son apparence est considéré comme « un peu bizarre », et pour peu qu’il participe de près ou de loin à la vie communautaire, on le tolère pour ce qu’il est, au pire on l’ignore, mais il serait surprenant qu’on l’oublie lorsque les épreuves surviennent. Et comme tout le monde, ou presque, dans la montagne limousine, se sent « un peu bizarre », c’est-à-dire différent, devant le grand spectacle du monde distillé par les infos de vingt heures, traiter de « marginal » un membre de la communauté villageoise marginalise de facto l’ensemble de cette communauté. Deuxième erreur : on ne peut diaboliser un individu qu’en évoquant l’horreur des actes qu’il aurait commis, pas en l’isolant en raison de son opinion ou de son mode de vie.

Enfin le déploiement de force. Je tiens à rappeler que, si je parle de narration, d’autres par contre ont vécu « pour de vrai » les évènements de ce mardi matin-là. Or, la peur et la surprise, alliées des méthodes policières, sont les mauvaises conseillères de celui qui n’est pas directement concerné. Je gage même qu’en l’espèce certains anciens n’auront pas manqué de faire le rapprochement formel avec d’autres évènements douloureux de l’histoire. Rien d’étonnant alors que la liste des pièces à conviction saisies ait fait sourire : il eût mieux valu la taire pour inquiéter. Troisième erreur : quand on ne connaît pas les gestes du quotidien d’un mode de vie déterminé, on ne peut présumer publiquement de l’usage de certains outils liés à ces gestes.

Pour le coup, l’histoire ne tient plus, le roman bien commencé ne passionne pas ; on préfère s’intéresser à la réalité, c’est-à-dire au sort des personnes, non à celui des personnages. On s’interroge sur leur attitude au sein du village, on cherche dans les mémoires les faits troublants, les algarades désagréables, les problèmes de voisinage (la vraie vie, n’est-ce-pas?) ; et que trouve-t-on ? Rien. Juste qu’au début, ils étaient « un peu bizarres ». A l’incompréhension succède l’indignation, et bientôt se constituent les comités de soutien, qui tiennent rapidement leurs premières réunions, au cours desquelles on constate avec effroi que, quelque soit la réalité des faits qui sont reprochés aux individus mis en examen, leur vie est irrémédiablement détruite pour de nombreuses années. Dans cette affaire qui est loin d’être close, les autorités, comme certains médias nationaux, se sont discrédités, alors que la presse locale (en Limousin comme en Normandie), semblant avoir retenu quelques leçons d’affaires passées, est restée dans la nuance, la précaution de langage, bref, dans une quasi exemplarité. On retiendra que la précipitation, l’invention de mouvances politiques ou de concepts inconnus, et la démonstration de force ne suffisent pas à susciter l’adhésion. L’apparente conviction affichée par les autorités n’a pas dissimulé la fragilité des arguments. Tout compte fait, n’est pas Michael Crichton qui veut.

… Et on trouvera, à titre d’exemple, sur le site de France 3 Limousin, quelques commentaires d’internautes dont la teneur montre que la réaction à chaud, au moment où se construit encore le récit, n’apporte pas d’éléments à la compréhension de l’évènement. En effet, l’évocation de la présomption d’innocence, comme la conviction a priori de la culpabilité (« il n’y a pas de fumée sans feu ») contribuent à valider l’existence d’une relation entre des personnes et des faits, alors même que la narration ne permet pas d’entrer en contact avec le réel. En ce mardi du souvenir d’une guerre qui eut lieu (on m’en a fourni des preuves), on a tenté de me faire croire à une autre guerre, en usant volontairement ou non d’images exclusivement destinées à la construction d’une croyance personnelle dans la réalité de ce combat. Il eût suffit de bien peu de choses pour que ça marche. Et par la même occasion, on vient de me faire comprendre un des ressorts de la propagande : si, pour une fiction donnée, le nombre de ceux qui disposent d’éléments contradictoires est infiniment plus petit que celui de ceux qui n’en disposent pas, cette fiction peut s’imposer en reléguant la réalité au rang des élucubrations. La propagande use subtilement de l’ambiguïté démocratique.


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