Rondeau « chez » Rebeyrolle

L’Espace Paul Rebeyrolle est un bastion inondé de peinture et de lumière. Il y flotte l’odeur du combat, les effluves de la terre, de la boue, de la mousse et de l’arbre mouillé par la pluie. Les âmes de Rebeyrolle, de Sartre et de Foucault s’y meuvent à leur aise, bondissant de toile en toile, pendant que le visiteur égaré s’assoit un moment, sonné par les cris, la rage et les coups que lui assène chaque tableau. On peut y pénétrer myope, innocent et candide ; on n’en ressort jamais indemne, à la fois ébahi et désormais détenteur d’une parcelle de la force des fils d’Ouranos.

Paul Rebeyrolle et Gérard Rondeau, Eymoutiers, 2002. Photo J. Leplant.
Paul Rebeyrolle et Gérard Rondeau, Eymoutiers, 2002. Photo J. Leplant.

Comme les toiles de Rebeyrolle, les photographies de Gérard Rondeau « tiennent » les murs sur lesquels elles sont accrochées ; elles marquent les aplombs du monde et des hommes. Elles trouvent ainsi, pour un temps, leur place dans l’Espace. Au premier abord, les liens qui unissaient les deux hommes et l’énergie des images suffiraient à justifier leur présence. Cependant (que les Pelauds1 et les dieux de la photographie me pardonnent cette outrecuidance), est-ce assez pour motiver une brève et printanière incursion en terre limousine profonde ?

Rondeau, c’était le genre de photographe qui porte son Leica en bretelle, sous le blazer. Certains prennent cette petite manie pour une coquetterie ; pour ceux qui savent ce que veut dire « être là », attentif aux autres et bienveillant, cette habitude prend tout son sens. Rondeau, c’était le genre de photographe à « sortir [d’une séance de portrait] épuisé, comme après un combat de boxe. »2  Rondeau croyait en la vertu du silence, en la vertu des images silencieuses, car la photographie bavarde, bruyante, assourdissante d’évidences, étouffe toutes les résonnances qu’elle fait naître en nous3. Curiosité, délicatesse, concentration, tension, silence… Rebeyrolle, paraît-il, le surnommait « la chouette ».

affiche-rondeau-2017Reporter, portraitiste, illustrateur, cinéaste… Sarajevo, les bords de la Marne, les routes du Tour de France, le Japon, la Roumanie, l’Afrique, les musées, l’intimité des artistes… Gérard Rondeau fut partout, sauf dans une de ces cases qui facilitent la vie de ceux qui regardent les photographies mais ne les font jamais. Mollesse des flous et cruauté du net, noir et blanc têtu, texte sur les photographies : autant d’expérimentations des possibles photographiques, des hors-cadres improbables qui font d’un travail quotidien et obstiné, une œuvre.

Gérard Rondeau, Dans l’intimité du monde, exposition, Espace Paul Rebeyrolle, Eymoutiers, du 12 mars au 21 mai 2017.

  1. Pelauds: gentilé des habitants d’Eymoutiers, lié à l’ancienne spécialité artisanale du lieu, la peausserie. []
  2. Gérard Rondeau : « De l’exercice du portrait », à l’adresse : http://www.gerardrondeau.com/photographies/portraits/ []
  3. Gérard Rondeau : « Sarajevo », à l’adresse : http://www.gerardrondeau.com/photographies/Sarajevo/ []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *