Dessines-moi une photo!

Je ne veux pas ici, ami photographe, te convaincre de l’utilité de pratiquer les arts graphiques pour mieux photographier. Si telle était mon ambition, tu me rétorquerais illico:
1) tu n’as pas le temps de t’amuser à ça,
2) tu dessines comme un cochon,
3) c’est justement pour ça que tu as choisi la photo plutôt que la peinture!
Et puisque tu es photographe et que tu as la tête près du bonnet, tu me ferais remarquer que mes croquis sont souvent en-dessous de tout, et que de toute façon la photographie n’ayant aucun rapport ontologique avec les arts plastiques, il n’y a aucune raison valable d’aborder le sujet.
Et là, je pouffe… Car je dois t’accorder, ami photographe têtu, que ton « intention » n’est pas celle du plasticien, mais ce n’est pas une bonne raison pour priver ton cerveau du plaisir de comprendre, par un moyen détourné, tes propres photos (ou pourquoi pas, celles des autres). Je vais donc partir du principe que tu n’as pas projeté sur le papier à dessin ton intention photographique et que tu as procédé comme d’habitude: « Je fais le cliché, je vais bien voir ce que ça donne…Une petite modif’ ici ou là, je recommence, et hop, le tour est joué ». Et ne me dis pas, ami photographe obstiné, que la susdite méthode t’est totalement étrangère!
Donc, la photo est faite.

L’aquarelle au secours de la technologie et de la lecture d’image

Voici une photographie attribuée à E. Morel. Il s’agit du tirage d’un détail d’une plaque négative stéréoscopique (89 x 178 mm, vers 1895) ; cette plaque fut conservée dans son emballage d’origine, où l’on peut lire la mention manuscrite : « Marguerite et moi ». Le photographe a utilisé une plaque au gélatino-bromure orthochromatique. L’émulsion est donc sensible à la partie du spectre visible qui s’étend du violet-bleu (longueur d’onde : environ 460 nm) au vert-jaune (longueur d’onde : environ 580 nm) ; elle n’est pas sensible au rouge (longueur d’onde : environ 780 nm).

Un dimanche de pluie, j’exhume du fond d’un tiroir un nécessaire d’aquarelliste et décide de livrer de cette photographie une interprétation colorée. Je reconnais, ami photographe goguenard, que mon talent ici est limité, et que l’expérience n’eut alors pour but initial que celui de passer le temps.

Marguerite est vêtue dans cette scène, outre son charmant petit chapeau délicatement incliné sur l’avant de la tête, d’un corsage et d’une jupe clairs. Les zones plus foncées de la jupes sont l’effet exclusif de la direction de la lumière qui baigne le sujet (ombres). Cela veut dire qu’à ces endroits de la plaque négative, le corsage et la jupe correspondent à des zones qui ont réagi fortement à la lumière réfléchie par le sujet, comme elles ont réagi au niveau du ciel, lui aussi surexposé.

Hé oui ! Je me suis égaré en attribuant un ton rouge à la robe de Marguerite. Celle-ci ne pouvait ce jour là qu’être vêtue de bleu clair (ou de vert pâle, mais le souvenir de vieilles superstitions et mes goûts personnels me font exclure cette hypothèse). Seule la base de son chapeau s’harmonisait sans doute à sa chevelure brune ou tirant sur le roux. J’ai instinctivement employé cette couleur matricielle et mystérieuse en cédant à la frustration de ne pas pouvoir voir cette femme forcément belle, dont seul l’autre personnage peut voir le visage. J’ai donc beaucoup appris sur ma manière de regarder une image en la peignant, alors que le tirage de cette photographie m’avait laissé de marbre.

Fusain, mine de plomb, et composition

Cette photographie est extraite d’un reportage effectué dans un atelier de poterie. « Cela saute aux yeux ! », me diras-tu, ami photographe éveillé. Mais là n’est pas la question. Je n’ai pas retenu cette photographie, pour deux types de raisons : raisons techniques d’abord, car l’éclair de mon flash était mal dosé, et quelqu’un s’étant approché de moi au moment du déclenchement, je n’ai pu éviter l’ombre rougeâtre de droite ; à cause du cadrage ensuite, qui me sembla outrageusement pencher du « mauvais » côté. Erreur, Erreur ! C’est en dessinant que je me suis rendu compte qu’il eût fallu, dès le moment de la prise de vue, persévérer. Pourquoi ?

En reportant sur le papier l’axe principal de la composition, j’ai du admettre qu’il était parfaitement cohérent avec la logique de croissance de la forme que la céramiste est en train de tourner dans la scène : sur le tour, la terre monte entre les mains, et l’axe créé au moment de la prise de vue permettait au spectateur de laisser son regard aller et venir, entre le tour et le regard concentré de la céramiste.
Pour le dessin, j’ai voulu donner de l’espace à la tête du personnage ; c’est ce qui m’a fait comprendre que ce manque d’espace, sur la photographie, contribuait à montrer la tension de ce personnage, entièrement absorbé par le geste précis et puissant nécessaire à la formation de l’objet sur le tour.
Autant de leçons qui ne m’étaient pas apparues au moment où, devant l’écran de l’ordinateur, je me livrais à une critique hâtive et forcément superficielle.

Ami photographe pressé, ce que te donnent le dessin et la peinture, c’est le Temps. Habitué que tu es au temps de la photographie, la fraction de seconde, ils sont les seuls, dans ce monde régi par la nanoseconde, à te permettre de réfléchir au rythme naturel du geste.

Mais bien sûr, je peux me tromper…


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