La leçon du Cocatrix

La scène se passe au château d’Oiron, au cours d’une visite de sa collection d’art contemporain Curios et Mirabilia . Une guide-conférencière a fait entrer un petit groupe de personnes dans la salle investie par Joan Fontcuberta et son Cocatrix (1993). L’endroit est consacré à la découverte qui eut lieu au début des années trente, dans les caves du château d’abord, puis dans ses douves. L’existence d’un animal étrange, alors nommé « cocatrix », y fut en effet décelée; scientifiques, journalistes et autres personnalités locales s’emparèrent de l’affaire. La salle regroupe, à la manière du cabinet de curiosités, tous les éléments recueillis au cours de ces années à propos du « cocatrix » et de son génial et chanceux découvreur, le professeur Ducroquet: photographies (du professeur et de l’animal), articles de presse, notes et livres scientifiques, radiographies, restes de l’animal conservés dans des bocaux de laboratoire; un téléviseur, un peu à l’écart, propose une vidéo sur le sujet. Bref, rien ne manque, et les visiteurs vont avoir besoin de l’aide de la guide-conférencière et de plusieurs minutes pour comprendre qu’ils ont été abusés: la découverte n’a pas eu lieu, le « cocatrix » n’existe pas plus que le professeur Ducroquet. Tout a été conçu, monté, prémédité par Fontcuberta en 1993.

Même si François Cheval a pu écrire, à propos du travail de Joan Fontcuberta, que « Le processus fictionnel est au centre d’un dispositif de déconstruction et de reconstruction de l’image, alternative au naturalisme et à l’instant décisif, les deux poncifs de la photographie », il ne s’agit pas ici de se pencher sur l’oeuvre du photographe catalan, dont on connaît les diverses et joyeuses fourberies. Il ne s’agit pas non plus de questionner Cocatrix en tant qu’oeuvre, même si cela pourrait revêtir un intérêt certain, quant à la question de sa définition plastique. En revanche, il faut bien reconnaître que la salle consacrée au « cocatrix » recèle tous les ressorts qui engendrent la croyance, et c’est ici ce qui doit nous occuper.

La photographie, par son lien ontologique avec le réel, fait figure de preuve de l’existence physique, passée ou présente, de l’objet photographié. L’homme en blouse blanche, sur la photo, a bel et bien vécu, là, devant l’appareil. Mais comment, alors qu’il s’agit du pharmacien du village en 1993, nous persuade-t-on de voir le professeur Ducroquet en 1930? Appelons Roland Barthes et Martine Joly à notre secours (1).
Nous savons que plus l’image s’éloigne de sa vocation iconique (c’est-à-dire plus l’abstraction y est forte), plus elle suscite l’incompréhension et l’agacement. Ici, les images (photographies, radiographies) proposent une identification possible de l’objet; nous en sommes réconfortés, apaisés. La scénographie revêt de même une grande importance: scénographie interne à l’image (le professeur réfléchissant devant le château), mais aussi externe (le professeur devant le château, l’enfance et la famille du professeur, le professeur au service militaire). Dans le même registre, relevons le lien que nous établissons entre l’apparence de l’objet-photographie et notre perception de l’espace temporel: photo jaunie, de petit format, marges déchiquetées, photo collée sur carton enluminé = photo réalisée avant la deuxième guerre mondiale (2). Enfin, la presse nous en convainct chaque jour, l’impression de vérité ou de fausseté de l’image est moins liée à son contenu qu’à sa relation avec le texte ou un commentaire.
Comme le démontrent chaque soir les taux d’audience des chaînes de télévision, nous aimons l’ordre et la science: difficile, pour un héros de série télévisée, de se faire une réputation s’il n’est pas policier (justicier) ou médecin (savant); si vous n’en êtes pas convaincus, voyez les séries à succès rediffusées en boucle par M6, NCIS et Bones (3), dans lesquelles le savant et le justicier s’allient contre les méchants. Le Dr House, sévissant sur une autre chaîne, condense dans sa seule personne le bon savant (celui qui soigne et guérit) avec le mythe du détective irrascible et associal (qui a raison contre tout le monde), dont la persévérance aura raison de la méchante maladie qui se dérobe aux raisonnements des médiocres. L’ordre et la science s’avancent toujours vêtus de leurs attributs; ceux-ci sont tous présents dans Cocatrix.
Voyez le goût de l’ordre, de l’enquête policière qui préside à son retour: vitrine bien rangée, bocaux étiquetés, mystère entretenu sur les origines de l’animal, ton des écrits proposés. Voyez les attributs de la science: blouse blanche, organes parfaitement conservés, carnets de notes, radiographies. Et au bout du compte, l’énigme résolue. Ainsi le studium de Barthes, c’est-à-dire le goût que nous avons (avec application, mais sans accuité particulière) pour quelqu’un ou quelque chose, est mis en présence du spectrum, le référent qui joue le rôle d’un petit simulacre et qui, en signifiant le retour de ce (celui) qui est mort, impose la réalité de son existence passée: s’il est mort, c’est qu’il fut vivant, donc il fut. La photographie, parce qu’elle symbolise l’inéluctable (à terme, la mort de l’objet photographié), est ainsi la preuve de son existence réelle (passée ou présente).

Notes

(1) Voir la bibliographie générale de mon cours.
(2) Signalons ici qu’il est aisé, dans le cas d’une photographie tirée sur une cartoline au gélatino-bromure, de provoquer un vieillissement (physique ou chimique) accéléré du support de l’image afin de créer l’illusion d’une opération de tirage plus ancienne qu’elle ne l’est réellement.
(3) Voir corrélativement l’article d’André Gunthert à propos de Bones.


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