De la retouche

La retouche est une des danseuses du photographe. Il l’exhibe devant ses meilleurs ennemis, la cache à ses proches qui croient en lui; tour à tour symbole de la maîtrise du métier et maladie honteuse de l’incompétent, manie d’artisan ou méthode de plasticien, la retouche suscite depuis quelques années un regain d’intérêt, sur lequel je vais gentiment rebondir. L’article que lui a consacré A. Gunthert dans n°22 d’Etudes photographiques y est sans doute pour quelque chose, mais je voudrais tenter d’observer le phénomène à partir d’un point de vue aussi pragmatique que possible. Postulat : la retouche existe, manuelle ou électronique ; tout le monde le sait. Théorème : la retouche, c’est comme les cadeaux chez les pauvres, seule compte l’intention.

La qualité, et non des moindres, qui fait le photographe, est son aptitude à la prévisualisation. Devant une situation donnée, muni d’un dispositif dont il connaît parfaitement les possibilités d’enregistrement de l’image, le photographe conçoit l’image finale, en tenant compte des moyens dont il disposera quand viendra le moment du traitement. Il met donc en équation une demande et un processus, en fonction de la photographie espérée. Objectivement, il n’y a pas de motifs moraux ou éthiques qui puissent interdire à la retouche de prendre sa place dans ce processus… Sauf ceux du photographe lui-même ; pourquoi ?

Entre la situation-objet photographiée et l’image qu’il en délivre, le photographe occupe un espace dont il est (doit être ?) le seul à décider la nature. La nature de cet espace détermine son statut : témoin, interprète, créateur, etc., j’en passe et des meilleures. Il est le seul à pouvoir déterminer si l’intervention de la retouche dans son processus de production d’images convient au statut qu’il s’est choisi. Il s’agit la d’un choix philosophique autant que d’une option technologique, presque une discipline. D’autant qu’il devra parfois s’accommoder de la demande (celle du client) et renoncer momentanément aux impératifs de ce choix.

Il y a cinquante ans, déjà, l’artisan photographe subissait ce type de contrainte. Groupe de mariage et construction d’ouvrages d’art : rien de commun entre ces deux situations photographiques, sinon le dispositif de capture d’image, en l’occurrence et par exemple une chambre noire et une émulsion noir & blanc de format 18×24, de développement et de tirage, c’est-à-dire par contact le plus souvent. Aucune intervention de retouche dans le processus de production des images d’ouvrages d’art, retouche à la mine de plomb de tous les visages du groupe de mariage : ici, tous les visages doivent avoir la même densité sur le tirage, là l’ingénieur compte sur la lisibilité de chaque détail. On se retrouve bien loin de certains débats qui animent les « pour » et les « contre ».

Cependant, la question de la retouche en appelle d’autres, concernant la pratique quotidienne et contemporaine du métier. Un exemple parmi d’autres : la diffusion des photographies sur support imprimé (presse magazine, publicité, …). Qui doit mettre en œuvre les retouches nécessaires à la bonne intégration du fichier image dans la chaîne graphique ? Avec quels principes ? Dans quelle mesure l’éthique du photographe peut-elle être respectée au sein d’un processus de production aux intervenants multiples ? Le photographe est-il capable d’intégrer les complexités de la chaîne graphique dans sa démarche de prévisualisation ?

Le problème de la retouche n’est plus celui du rapport de la photographie avec le réel ; c’est celui de la liberté du photographe.


4 commentaires sur “De la retouche”

  • 1
    DUCOURTIOUX Aurélie on 10 décembre 2010 Répondre

    Jusqu’en 1970, on parlait de linotype soit une méthode typographique à chaud…et Charles Peignot tenta la « Lumitype » qui a été conçu autour de la photo ultra-rapide et le calcul binaire. S’en suit la photocompositon: inventé en 1944 et informatisé en 1970 (procédé qui consiste à composer des caractères en les flashant sur un papier sensible) puis se met en place la PAO,qui a été pour la 1ère fois utilisé en 1975. Reste à dire que la retouche, que ce soit manuel (donc l’utilisation de la mine de plomb ou l’encre), ou que ce soit par l’ajout de caractères typographiques à la photo, a toujours existé et employé jusqu’à nos jours. Seul le photographe amateur peut s’amuser avec Photoshop par exemple et détenir une photo « modifiée » à son goût alors qu’avec une photographie conçue à l’édition n’est retouchée que selon le concept de la publication et malheureusement, ce n’est pas l’avis du photographe qui rajoutera le texte mais des gens spécialisés à l’imprimerie! Je rencontre ce sujet très intéressant car: Qu’est-ce qu’un photographe de nos jours? Il ne détient qu’un petit rôle à moins qu’il s’investisse à l’infographie! Et, à mon avis si on peut lier sa photographie pure à la conception de la mise en page ou d’une simple retouche, la réalisation de ce travail est bien plus complète et certainement plus gratifiante et unique au photographe.

    • 2
      Jean Leplant on 10 décembre 2010 Répondre

      Je ne suis pas sûr que l’exemple de Peignot, pour qui, paraît-il, « la photographie et la typographie [étaient] « deux manières de salir le papier » », même s’il s’inscrit dans l’histoire, soit judicieusement choisi. Ce que je tente de dire plus haut, c’est que le photographe a TOUJOURS retouché, et que le débat resurgit aujourd’hui pour une raison majeure: la retouche est désormais introduite dans la chaîne graphique pour assouvir des fantasmes qui ne sont pas ceux des photographes (ni ceux des lecteurs, le plus souvent).

  • 3
    DUCOURTIOUX Aurélie on 13 décembre 2010 Répondre

    Il n’est plus question de liberté sans contraintes! Certes…le monde se dissous et se recompose (Voltaire) vers des rêveries domptées!(oxymore) On veut de nos jours, tout voir rapidement donc pas forcément la réalité telle qu’elle mais la réalité telle que même si c’est moche alors on la verra belle!( je rejoins Boileau) car de plus en plus de gens veulent s’évader!
    Les infos se diffusent mondialement et non plus que localement et à une vitesse exponentielle! Tout se sait, mais la perception n’est pas forcément vérité…souvent par des images(à venir les paquets de tabac avec des images choquantes…pour soit disant réduire notre consommation(encore du paradoxe: l’état augmente les taxes car ils savent pertinemment que même avec leurs pubs, les gens continueront d’acheter, bien au contraire!) . Je pense que le conditionnement du public par les médias est totalement abusé! On peux parler d’animosité et non plus d’humanité. Ou est la liberté des changes? Le contrôle politique et économique, de plus en plus ouvert vers l’extérieur et avec d’autres modalités continentales font qu’on traverse un mouvement que je nommerai \Mutation mondiale vers une unité\ et qui demande toujours des réflexions par l’Homme. Nous sommes aujourd’hui confronter à l’opposé et par conséquent la symétrie de nos états psychologiques! Même la Terre réagit: Tsunami, tornades, inondations…etc
    Je dois alors me poser des questions sur ce que le photographe peut voir du réel en notre ère terrienne actuelle puisque nous vivons avec notre intelligence dans un pluralisme culturel, traumatisé par l’illusion(et donc l’adoption des chaînes graphiques). Quelle est alors la liberté du photographe?
    A mon sens, un photographe doit garder sa liberté de volonté et dois s’appartenir à l’indéterminisme.
    Descartes\La liberté de notre volonté se connait sans preuve, par la seule expérience que nous en avons.\
    Il est clair de disposer d’une certaine indépendance avec le savoir, la transformation et le vouloir! Reste à dénoncer par les images le mouvement dans lequel tous vivons!( c’est ce que font déjà les multi-médias…etc) et que le photographe au XXIème siècle, confronté au paroxysme de la liberté inconditionnelle vit un sacré contraste!
    Contraste: 1669; \lutte, contestation\

    • 4
      Jean Leplant on 13 décembre 2010 Répondre

      Vous vous égarez: la retouche photographique est un phénomène qui répond à des injonctions sociales, politiques, économiques; elle fait partie du métier de photographe et doit être gérée de manière pragmatique.
      D’un point de vue général, lire: A. Gunthert, «  »Sans retouche », histoire d’un mythe photographique », dans Etudes Photographiques n°22, octobre 2008.

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