Un fantôme au musée

Belphégor (Baal-Péor), avant de hanter le département d’égyptologie du musée du Louvre[1], est le nom sous lequel le dieu Baal était vénéré par les Moabites sur le mont Péor (ou Phégor). C’était, vous vous en doutez, il y a bien longtemps, et la mauvaise réputation de Baal tient peut-être à la rivalité sans merci qui opposa pendant des siècles le royaume de Moab et le peuple élu[2]. Très répandu dans l’Orient biblique, le culte de Baal fut semble-il victime de la « concurrence ». Pour les prophètes, « Baal » deviendra synonyme de « faux dieu » ou « idole ». Ressuscitant chaque année, comme plus tard ressuscitera Adonis, quatre fois par an, pour l’amour de Vénus-Aphrodite, Baal évoque la permanence, autant que la renaissance toujours recommencée. Belphégor a donc bien sa place au musée, où nous entreposons nos idoles comme notre croyance en l’immortalité de la production humaine.

La photographie entretenant elle aussi  ce rapport intime avec le temps auquel je viens de faire allusion, Belphégor a pris cette année des vacances sur les bords du Léman, à Vevey, dans les fossés de la vieille ville, dont une infime partie est aujourd’hui occupée par le Musée suisse de l’appareil photographique.

Qu’est-ce qu’un musée?

Nous parlons ici d’un lieu où sont entreposés des objets ayant un intérêt quelconque, ouvert au public, dont l’accès peut être payant. En français, ce lieu se nomme plutôt muséum s’il abrite des objets liés aux sciences naturelles. Ce lieu d’accumulation trouve sans doute son origine dans les cabinets de curiosités qui apparaissent pendant la Renaissance et se généralisent dans les demeures des riches lettrés du XVIIIème siècle; il existe une relation entre la création d’un tel lieu et le désir de connaissance du monde. Cependant, le musée moderne est aussi, et surtout, une « invention » de la Révolution française; il est à ce titre intimement lié à la notion de patrimoine.

Le patrimoine, selon Littré, est un « bien d’héritage qui descend, selon les lois, des père et mère à leurs enfants ». C’est à la fois un héritage à s’approprier et un souvenir à laisser à la postérité. Cette notion existe déjà lorsque en 1794, l’abbé Grégoire prononce son discours sur la Nation française devant la Chambre; ce qui est nouveau alors, c’est l’attribution d’une valeur à ce patrimoine, en l’occurrence le domaine national (c’est-à-dire l’ensemble des biens que les révolutionnaires ont voulu mettre à disposition de la Nation). Le législateur accordera son intérêt d’abord aux monuments remarquables par leur authenticité, leur ancienneté, leur valeur archéologique; la 1ère liste de monuments classés en France date de 1840. Bientôt, Violet le Duc impose une idée de la restauration de ces monuments (chantiers de restauration de la Sainte Chapelle, puis de Notre Dame). Il faudra cependant attendre 1887 (toujours en France), pour qu’un texte régisse la conservation des monuments et objets d’art ayant un intérêt historique et artistique.

On se souvient que, depuis le XVIIème siècle, nombreuses étaient les voix à s’élever contre la difficulté d’accès aux collections royales, que le public ne pouvait voir que rarement. Rien d’étonnant que le musée prenne peu à peu son essor à partir de la Révolution[3], et profite de l’évolution des mœurs culturelles tout au long du XIXème siècle.

Quelles sont aujourd’hui les fonctions du musée?

1) La fonction d’exposition. Le public doit avoir accès, dans les meilleures conditions possibles, aux objets qu’abrite le musée. Cette fonction pose la question des attentes de ce public: le musée peut être lieu de loisir et de plaisir, lieu de découverte, ou de mémoire.

2) La fonction de conservation. La conservation induit la notion de collection. A la différence d’un centre d’art, un musée se doit de faire vivre une collection. Cela pose les questions de protection de cette collection, de constitution ou d’abondement (acquisitions), et de catalogage.

3) La fonction d’étude scientifique. Le musée, tout en menant lui-même un certain nombre de recherches à partir de ses collections, ouvre ces dernières aux scientifiques dont le travail est ici facilité par le classement et la proximité physique des œuvres.

4) Enfin la fonction d’animation. Par des travaux d’interprétation, des expositions temporaires, des animations pédagogiques, le musée est acteur de la culture ouverte à tous.

Si le musée est un marqueur culturel, il est aussi considéré comme une activité touristique; de même, il entretient avec le public une relation qui confine au rituel.

Vevey, son lac, son école d’arts appliqués, son musée de l’appareil photographique.

A Montreux, le jazz; à Vevey, la photographie. L’Ecole Supérieure d’arts appliqués de Vevey a vu le jour en 1911, avec l’ouverture de la formation « Céramique ». La formation à la décoration démarre en 1913, et il faudra attendre 1945 pour que la photographie vienne y trouver sa place. L’établissement a ouvert récemment deux écoles supérieures: celle de photographie en 1997, et celle de « visual merchandising » en 2003. Le musée , lui, a vingt ans d’existence; il a donc vu le jour à la fin de la décennie qui a mis la photographie sur le devant de la scène européenne, comme moyen d’expression, média incontournable, objet de recherche, et partie prenante de l’art contemporain. Son but est de « conserver un patrimoine technologique cohérent évoquant les origines et l’histoire de la photographie, et suggérant son évolution future ». Organisé en quatre départements (Images en pose-de 1820 à 1870, Images en action-de1870 à 1914, Images au quotidien-de 1918 à 1939, et Images en mutation-de 1945 à nos jours), le musée propose en outre des expositions temporaires et des activités pédagogiques; on put ainsi y voir en 2008 trois expositions dont le thème tourne autour de la chambre Sinar, qui fêta ainsi son soixantième anniversaire.

Le parcours du visiteur y est particulièrement intelligent, en raison de sa simplicité et de l’aménagement judicieux des lieux (la science des muséographes[4] est ici bien employée).  On s’y élève dans les étages au fil du temps photographique. Au sein de cette chronologie, le mode thématique trouve ainsi sa pleine utilité dans la démonstration: prise de vue et traitement, petit et grand format, développement différé et instantané, etc. A près avoir fait connaissance avec les outils, le visiteur, parvenu au sommet de la « tour » technologique (au sens propre comme au sens figuré)[5], doit traverser les salles dédiées aux expositions de photographies avant de quitter les lieux. Une petite librairie complète le dispositif.

Au-delà du respect des fonctions décrites plus haut, on constate que le Musée suisse de l’appareil photographique joue pleinement son rôle de « marqueur culturel ». Dans une ville où l’école de photographie a acquis une réputation internationale (vaguement ternie, semble-t-il, il y a quelques années au moment de la réorganisation des études photographiques dans l’état fédéral), le musée joue sa carte de lieu de mémoire scientifique, en se positionnant clairement comme courroie de transmission entre les inventeurs et les praticiens modernes. Installé dans une région où le tourisme occupe une place non négligeable, sa fonction d’activité touristique est parfaitement assumée, comme en témoigne la qualité de son accueil du visiteur. Enfin, l’ensemble de ses activités est spécifiquement en adéquation avec le domaine exploré: il est rituel de visiter un musée, un parcours de visite s’effectue comme un rite, la collection regroupe elle-même des objets qui participent rituellement à l’enregistrement mnémonique des faits sociaux ou individuels.

Notes

[1] Ceux qui n’ont pas tremblé, quatre samedis soir de suite en 1965, devant l’écran noir & blanc de la deuxième chaîne de l’ORTF, auront quelque difficulté à comprendre cette introduction.
[2] Probablement pour de sombres raisons de gestion des réserves d’eau, puisque l’archéologie a montré que Moab en était plutôt bien pourvu, ce qui n’était pas le cas d’Israël; s’il est un endroit du monde ou l’histoire bafouille, c’est bien le Moyen-Orient…
[3] On se souvient que les révolutionnaires n’hésiteront pas à utiliser, dans ce domaine, les compétences des hommes de l’Ancien Régime; A. Pajou, cité par ailleurs, fut de ceux-ci.
[4] On ne confondra pas la muséographie (qui s’occupe des techniques d’expositions) avec la muséologie, dont l’objet est le musée en général (donc toutes ses composantes, de l’acquisition des œuvres à leur conservation, en passant par leur restauration, l’exposition, etc.). On a coutume de dire que la muséologie est une méta-discipline, c’est-à-dire qu’elle combine la maîtrise de plusieurs disciplines dans un effet unique.
[5] Le musée projette de consacrer prochainement une salle aux technologies numériques, qui sont pour l’instant quasi absentes de ses vitrines.


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