L’emblême et le symbole: histoire de drapeau

(Billet mis à jour, 24/07/2010)
L’affaire est déjà ancienne, mais je n’en ai connaissance que depuis quelques heures. Elle met en cause la réalisation d’une photographie qui montre un individu de sexe masculin, de dos, pantalon baissé, qui s’essuie le derrière avec un drapeau tricolore français. Je fais remarquer que j’écris « s’essuie le derrière », et non « se torche le cul », car user pronominalement du verbe « torcher » (essuyer avec un bouchon de paille, de papier, un torchon; construire en torchis; battre) est considéré comme vulgaire. L’histoire est intéressante, car elle est de celles qui démontrent assez régulièrement que, si l’école de la République nous apprend à raisonner, bon nombre de nos concitoyens ne pratiquent guère l’exercice.

D’abord les faits. Le 6 mars dernier, le magasin FNAC (groupe PPR) de Nice organise un Marathon de la photo. Le principe en est simple : par équipe de une ou deux personnes munies de leur propre équipement photo numérique, les participants parcourent la ville à la recherche de clichés illustrant des thématiques données. Pour chaque sujet, un temps imparti est donné pour réaliser 2 photos et les remettre au point de déchargement situé au rez-de-chaussée du magasin. Les thèmes de ce marathon sont les suivants: « Le reflet dans tous ses états », « De bas en haut et de haut en bas », « Politiquement incorrect ». Un jury (de professionnels, dixit l’organisateur) se réunit ultérieurement pour hiérarchiser les photographies, afin que les sponsors de l’épreuve puissent attribuer les récompenses initialement prévues. Participant à ce marathon, un photographe nommé Frédéric Laurent livre la photographie décrite plus haut comme sa contribution au thème « Politiquement incorrect »; la photographie est primée par le jury; elle paraît dans le journal Métro de Nice. Début des embêtements.

C’est bien sûr la toile qui se fait, la première, l’écho des réactions véhémentes: on parle d’incitation à la haine de la France, de honte intolérable. Le buzz titille les oreilles d’Eric Ciotti, député et président UMP du conseil général des Alpes-Maritimes, qui fait remonter l’information jusqu’au ministère de la Justice. Hier, 21 avril, la presse nationale a fait savoir que Mme Alliot-Marie envisagerait des poursuites pénales contre cet acte qualifié d’inadmissible par le porte-parole du ministère, Guillaume Didier.

Ces poursuites seraient fondées sur l’article 433-5-1 du Code Pénal qui stipule: « Le fait, au cours d’une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d’outrager publiquement l’hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d’amende.
Lorsqu’il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende. »
Pour le dictionnaire, l' »outrage » est une offense ou une injure extrèmement grave (de parole ou de fait), un délit par lequel on met en cause l’honneur d’un personnage officiel dans l’exercice de ses fonctions, un acte gravement contraire à une règle, à un principe.
Pour le code pénal, « Constituent un outrage puni de 7500 euros d’amende les paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressés à une personne chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de sa mission, et de nature à porter atteinte à sa dignité ou au respect dû à la fonction dont elle est investie.
Lorsqu’il est adressé à une personne dépositaire de l’autorité publique, l’outrage est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.
Lorsqu’il est adressé à une personne chargée d’une mission de service public et que les faits ont été commis à l’intérieur d’un établissement scolaire ou éducatif, ou, à l’occasion des entrées ou sorties des élèves, aux abords d’un tel établissement, l’outrage est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.
Lorsqu’il est commis en réunion, l’outrage prévu au premier alinéa est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende, et l’outrage prévu au deuxième alinéa est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende » (Article 433-5).
J’ai l’impression qu’on se retrouve ici « en dehors des clous », et le Procureur de la République de Nice a déjà fait savoir qu’à ses yeux, le délit d’outrage ne peut exister dans le cadre de la création d’une oeuvre de l’esprit. Notons au passage que le Procureur en question n’est autre qu’Eric de Montgolfier, et que ce dernier n’a pas pour habitude de parler pour ne rien dire. Revenons maintenant au « raisonner juste ».
Au départ, il y a une commande: illustrer le « Politiquement incorrect ». La réponse photographique de Frédéric Laurent: construire une fiction narrative de ce qu’il considère comme « Politiquement incorrect ». Le résultat: la photographie incriminée. Cependant, l’acte de s’essuyer le derrière avec le drapeau français n’existe pas ici, car il n’est que le pur produit de l’esprit du photographe. Le jury de la manifestation, en lui attribuant son « coup de coeur », semble l’avoir parfaitement compris. La photographie de l’objet est à nouveau assimilée à l’existence de l’objet, et ce qui provoque la stupéfaction et la colère, c’est la croyance en l’existence de l’acte, alors que l’image ne montre que le geste. Il est par ailleurs surprenant que ceux qui s’offusquent aujourd’hui devant cette photographie, se sentent parfaitement à l’aise devant une publicité (qui procède de la même construction fictionnelle). Est-ce parce que la publicité revendique sa narrativité? Pour un grand nombre de spectateurs, la photographie vêtue des caractéristiques de la photographie de reportage ne saurait mentir. La croyance dans l’existence d’un fait photographié dépend de la forme du medium, et on oublie de l’analyser en fonction du contexte de la réalisation.
Entre réalité et croyance, un des grands défis des photographes est de lutter contre l’incapacité de leurs contemporains à juger de la puissance des images. N’oublions jamais l’aveu de la ménagère qui laisse la télévision allumée toute la journée: « ça me fait une présence! ».
Au risque de décevoir ceux qui sont montés au créneau à propos de la photographie de Frédéric Laurent, il faut rappeler que, dans ce cas, dans la réalité vraie, dans un monde tangible, le fait mentionné par l’article 433-5-1 du Code pénal n’est pas. Il semble même qu’on ait pris soin de s’isoler dans une ruelle, à l’abri des regards, pour construire l’image. Ceux qui ont crié bien vite sont victimes de leurs fantasmes et de leurs peurs, qu’ils expriment sans faire appel à la raison, qu’il s’agisse de jeunes d’origine algérienne faisant la fête en brandissant le drapeau vert et blanc frappé de l’étoile et du croissant ou d’une mauvaise photographie (car la photographie de Frédéric Laurent est une piètre photographie). Quand l’émotion devant le symbole supplante la capacité de juger, la liberté de créer trinque.
MISE à JOUR: 24 JUILLET 2010
Le décret n°2010-835 du 21 juillet 2010 relatif à l’incrimination de l’outrage au drapeau tricolore a été publié au JO hier, 23 juillet. Ce qui n’était pas répréhensible avant-hier l’est devenu. Plutôt que d’étaler ma tristesse et ma colère, je renvoie à l’excellent billet de Me Eolas qui traite de la question, et je relis Prévert et Eluard.
Alors que le procureur de la République de Nice, Eric de Montgolfier, saisi par le préfet des Alpes Maritimes, avait classé l’affaire sans suite, deux employés de la FNAC auraient été licenciés en raison de leurs responsabilités dans ce salmigondis, selon le site Eco89.

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