Le train-train de la photographie d’architecture

04. décembre 2010 L'atelier 2

Réflexions sur la photographie d’architecture, à propos de la gare de Limoges-Bénédictins

Il faut d’abord évacuer de notre propos quelques considérations théoriques liées à la pratique de la discipline.

Primo, considérons que le travail de l’architecte est intimement lié aux lois de la gravitation universelle: un édifice qui penche vraiment ne penche pas très longtemps et, par voie de conséquence, un édifice qui à l’air de pencher et qui tient debout ne penche pas vraiment. Conséquence photographique: le respect du travail de l’architecte passe par le respect des aplombs de l’appareil photographique (condition non négociable ici). Corrélat: si les lignes verticales de l’image photographique d’un bâtiment ne sont pas parallèles, ce n’est plus de la photographie d’architecture; cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’une mauvaise photographie, mais qu’il s’agit d’autre chose, qu’on nommera autrement (photographie d’illustration, ou publicitaire, par exemples).

Secundo, le travail de l’architecte s’inscrit dans un contexte et respecte un cahier des charges. La construction d’un édifice correspond à une modification du cadre urbain ou du paysage dans lequel il s’insère; elle répond à des besoins ou des impératifs de circulation des personnes, à l’intérieur comme à l’extérieur du bâtiment. C’est une nouvelle appréhension de l’espace, à laquelle correspond une vision élaborée des perspectives. Le photographe doit en mesurer les effets et travailler dans le respect de toutes les composantes du projet architectural. Conséquence photographique: la capture d’image doit s’effectuer dans un cadre strict: point de vue et angle de champ tiennent compte des aptitudes physiologiques d’un observateur mis en présence de l’édifice, observateur qui ne dispose alors que de ses capacités humaines de découverte et de déplacement.

Ainsi, avant la prise de vue, le photographe consultera avec profit les dessins d’élévation de l’édifice réalisés par l’architecte, et surtout les plans, de l’édifice lui-même comme du quartier que sa construction va modifier. On s’intéressera aussi aux contraintes qui auront présidé à la réalisation, et aux techniques de construction utilisées (structure, matériaux). Ces documents éclairent les réponses de l’architecte aux questions qui lui ont été posées: la distribution et le volume des espaces intérieurs, l’organisation des ouvertures, l’urbanisation et l’aménagement des abords orientent le photographe dans sa compréhension du projet. Penchons-nous, à titre d’exemple, sur le cas de la gare de Limoges-Bénédictins.

Cliché Philippe Rivière, SRI

Le projet final de l’architecte Roger Gonthier fut adopté en 1922; les travaux débutèrent en 1924 et  l’inauguration eut lieu le 2 juillet 1929. La gare de Limoges-Bénédictins est inscrite au titre des monuments historiques depuis 1975. On a coutume de dire que cet édifice est monumental: en plus de son utilité (savoir, quand on s’en approche, si l’on sera à l’heure pour prendre le train, acheter un billet, attendre, monter à couvert dans le train ou en descendre, loger les services d’une compagnie ferroviaire…), le bâtiment dispose d’une grandeur majestueuse et de décorations qui lui donnent un caractère symbolique (célébration des échanges et de la circulation des biens et des personnes, mise en exergue des caractéristiques géographiques et industrielles locales). Contribuant à la monumentalité de l’édifice, les ouvertures de lumière sont ornées de vitraux (par Chigot).

Si l’on doit observer avec soin les caractéristiques propres d’un bâtiment de cette nature, il ne faut pour autant pas négliger l’examen de son environnement urbain. Ici, deux éléments (parmi d’autres) retiennent l’attention. D’abord la perspective de l’axe place D. Dussoubs-avenue de la Libération-Champ de juillet-gare des Bénédictins ; remarquable par sa longueur (presque un kilomètre), il témoigne d’une mise en scène urbaine à une époque où la cité porcelainière est en pleine expansion. Ensuite la proximité immédiate de la cité des Coutures, construite à la même époque que la gare, par le même architecte ; certains de ses 540 logements (à l’origine) accueilleront bien sûr des familles de cheminots, bien que le quartier de ceux-ci semble avoir été surtout celui du faubourg de la rue A. Briand.

Photographier la gare de Limoges-Bénédictins en respectant ces quelques idées conduira donc à réaliser 3 (au moins) clichés d’architecture : l’édifice lui-même, en prenant soin d’introduire dans l’image une partie de sa caractéristique structurelle originale, c’est-à-dire le hall surplombant les voies ; la perspective urbaine, considérée comme un « axe historique » ; la gare et une partie de la cité des Coutures enfin, démontrant la dimension sociale de l’évolution d’un quartier. Les autres clichés d’illustration montreront éventuellement les détails architecturaux, décoratifs ou fonctionnels de l’édifice.

Un peu de préparation malgré tout

La photographie d’architecture se pratique à la chambre, de moyen ou de grand format ; ceci non plus n’est à mes yeux pas négociable. L’objectif à décentrement ne peut être qu’un moyen paliatif.
La préparation de la prise de vue s’effectue au préalable sur la carte et la photographie aérienne. Le transport sur place permettra de valider les points de vue (il est évident que la photographie d’architecture d’intérieur se prépare à partir du plan de l’édifice, puis du transport sur place). A ce stade, le photographe doit être capable de déterminer, par le calcul, en fonction de la taille du récepteur utilisé, la focale des objectifs nécessaires ; à défaut, lors du transport sur place préparatoire, on se munira d’un appareil de petit format équipé d’un objectif à focale variable, au moyen duquel on effectuera quelques cadrages, dont les données seront ensuite interprétées. La carte et le plan, puisqu’ils mettent en lumière (!) l’orientation du bâtiment, permettent en outre, en fonction du point de vue choisi, de déterminer le moment favorable à la prise de vue.

L’axe historique. Cliché IGN-http://www.geoportail.fr/5063351/index/accueil.htm

Détermination des points de vue. Cliché IGN-http://www.geoportail.fr/5063351/index/accueil.htm

Littérature sur le sujet :
Théorie de l’architecture, de la Renaissance à nos jours-117 traités présentés dans 89 études (préface de Bernd Evers et introduction de Christof Thoenes), Taschen, Cologne, 2003.
Julius Shulman : L’Architecture et sa photographie,  Taschen, Cologne, 1998.
Pierre Groulx : La Photographie en grand format, Modulo, Mont-Royal, 1992.

… Et tous les ouvrages de tourisme, les multiples revues consacrées à la maison et aux belles demeures.


2 commentaires sur “Le train-train de la photographie d’architecture”

  • 1
    modernart on 10 décembre 2010 Répondre

    Effectivement, je ne sais pas redresser un bâtiment avec les techniques photographiques et je ne pense pas qu’on puisse! ( essayez à la chambre de prendre la Tour de Pise droite!), on ne peux que le transformer avec un fisheye mais reste à dire q’un bon cadrage suivant une ligne de perspective est un des meilleurs résultat!

    • 2
      Jean Leplant on 10 décembre 2010 Répondre

      Avec une chambre, tout (ou presque) est possible, à condition de se souvenir d’une chose essentielle: la perspective ne dépend que du point de vue (et de rien d’autre).

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