« A la fin de l’envoi, je touche. » (second degré)

Le rugby serait « un sport de voyous pratiqué par des gentlemen ». Je n’ai pas réussi à savoir exactement d’où vient cette expression1, mais peut-être Oscar Wilde avait-il raison quand il écrivait: “Rugby is a good occasion for keeping thirty bullies far from the centre of the city.”

Samedi 11 décembre, 6 heures du soir, Stade du Chalet à Saint-Junien (Haute-Vienne, chef-lieu de canton, 11700 habitants; spécialités locales: le gant, les idées de gauche, les ostensions, Corot, et le rugby). Température de l’air: basse, version « glaciale »; température de l’ambiance: élevée, genre « chaude-bouillante, rigolarde et musicale ». 4000 spectateurs (au pifomètre); extérieur; nuit.

Il est des situations de prise de vue qui s’imposent dans la douleur, le plus souvent pour des raisons exogènes qui n’ont qu’un rapport extrèmement lointain avec la technique photographique. Au premier rang de ces raisons, la nature de la commande et de l’évènement: dans le cas qui nous occupe, les deux clubs en présence, antagonistes depuis toujours, ne se sont pas encore rencontrés au XXIème siècle, et si l’on doit mesurer l’importance d’une rencontre sportive au nombre des spectateurs qui se sont déplacés pour l’occasion, le petit stade bourré à craquer n’incite pas le photographe au dilettantisme; dans la vie des lecteurs du journal pour lequel je travaille ce soir, c’est un moment historique2. Au journal, les exigences du secrétatriat de rédaction découlent naturellement de la nature particulière de ce match de rugby: pour l’édition du lendemain (dimanche), une photographie pour la Une, et au moins deux pour le cahier des sports; pour l’édition du lundi, quatre à six images pour les deux pages du cahier des sports qui seront consacrées à l’analyse de la rencontre (au total, il faut se préparer à livrer une trentaine d’images, en anticipant les trois cas de figure possibles quant au résultat du match, sans oublier la description de l’ambiance pendant et à l’issue du match). Enfin, l’heure de bouclage du journal est un terminus impératif, sur lequel il n’est pas utile de s’étendre3: il est de la responsabilité du photographe de gérer l’organisation de ses prises de vues en fonction des tâches qui lui sont confiées.

Ma coutumière perfidie m’impose de préciser que: primo, en hiver, il fait souvent froid; secundo, il n’y a pas de toilettes publiques à proximité des lignes de touche; tertio, la fringale est autant l’ennemie du sportif que de celui qui le photographie. Corrélat: à partir du moment où deux équipes s’affrontent sur un terrain, de quelque nature que soient le sport ou le lieu de la rencontre, on considére que les conditions de travail du photographe sont normales.

Cette longue introduction nous amène à identifier les questions fondamentales qui sont posées au photographe dans une situation de ce type (qui ne vaut que par son exemplarité: banalité, clarté de la situation, pas de difficulté d’analyse). S’agit-il de questions techniques? Assurément, non: il fait nuit, l’éclairage du stade est la seule source de lumière disponible, l’autofocus de l’appareil sera souvent déficient, et le 1/500 s est inévitable. Nous sommes ici devant une situation de prise de vue où le rapport entre données environnementales et capacités du dispositif photographique ne peut pas servir d’outil d’interprétation ou de description; du dispositif, il ne reste que deux paramètres modifiables: le point de vue et le moment du déclenchement. A l’évidence, seule la narration pose question: que vais-je raconter? Que se passe-t-il sur le terrain? Où dois-je me placer pour comprendre ce qui se trame? Sur quel moment de l’action dois-je faire porter mon attention, et déclencher alors jusqu’à plus soif? La réponse n’est pas photographique, elle est littéraire et théâtrale.

Edmond Rostand: Cyrano de Bergerac, Acte I, scène IV (extrait).

LE VICOMTE, exaspéré
Bouffon !

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu’on est saisi d’une crampe
Ay ! …

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant
Qu’est-ce encor qu’il dit ?

CYRANO, avec des grimaces de douleur
Il faut la remuer car elle s’engourdit…
– Ce que c’est que de la laisser inoccupée ! –
Ay ! …

LE VICOMTE
Qu’avez-vous ?

CYRANO
J’ai des fourmis dans mon épée !

LE VICOMTE, tirant la sienne
Soit !

St Junien-USAL 2010 – J. Leplant/Le Populaire du Centre

CYRANO
Je vais vous donner un petit coup charmant.

LE VICOMTE, méprisant
Poète ! …

CYRANO
Oui, monsieur, poète ! et tellement,
Qu’en ferraillant je vais – hop ! – à l’improvisade,
Vous composer une ballade.

LE VICOMTE
Une ballade ?

CYRANO
Vous ne vous doutez pas de ce que c’est, je crois ?

LE VICOMTE
Mais…

CYRANO, récitant comme une leçon
La ballade, donc, se compose de trois
Couplets de huit vers…

LE VICOMTE, piétinant
Oh !

CYRANO, continuant
Et d’un envoi de quatre…

LE VICOMTE
Vous…

CYRANO
Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

LE VICOMTE
Non !

CYRANO
Non ?
Déclamant
« Ballade du duel qu’en l’hôtel bourguignon
Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! « 

LE VICOMTE
Qu’est-ce c’est que ça, s’il vous plaît ?

CYRANO
C’est le titre.

LA SALLE, surexcitée au plus haut point
Place ! – Très amusant ! – Rangez-vous ! – Pas de bruits !

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.

CYRANO, fermant une seconde les yeux
Attendez ! … je choisis mes rimes… Là, j’y suis.
Il fait ce qu’il dit, à mesure.
Je jette avec grâce mon feutre,
Je fais lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon,
Élégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmydon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !
Premiers engagements de fer.

St Junien-USAL 2010 – J. Leplant/Le Populaire du Centre

Vous auriez bien dû rester neutre ;
Où vais-je vous larder, dindon ? …
Dans le flanc, sous votre maheutre ? …
Au cœur, sous votre bleu cordon ? …
– Les coquilles tintent, ding-don !
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément… c’est au bedon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche.

Il me manque une rime en eutre…
Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
C’est pour me fournir le mot pleutre !
– Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don : –
J’ouvre la ligne,– je la bouche…
Tiens bien ta broche, Laridon !
À la fin de l’envoi, je touche

Il annonce solennellement

ENVOI
Prince, demande à Dieu pardon !
Je quarte du pied, j’escarmouche,
je coupe, je feinte…
Se fendant.
Hé ! là donc

Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.
À la fin de l’envoi, je touche.

St Junien-USAL 2010 – J. Leplant/Le Populaire du Centre

St Junien-USAL 2010 – J. Leplant/Le Populaire du Centre

  1. Un spécialiste anglais a retrouvé dans un numéro du Times de 1953 une conversation à propos des différentes sortes de football: “….a large family – Association, Rugby Union, Rugby League, Gaelic football, American football, and Australian Rules. Each clearly has its merits and may safely be left to its adherents, but one cannot refrain from repeating the story of a certain Chancellor of Cambridge University (confessing complete ignorance of all football), who was asked to sum up a debate on Association and Rugby. “It is clear,” he said, “that one is a gentleman’s game played by hooligans; the other a hooligan’s game played by gentlemen.” []
  2. C’est comme ça, la vraie vie: au comptoir, le ministre de l’intérieur qui soutient ses policiers condamnés par le tribunal de Bobigny « fait » 5 mn; les chamailleries du match ASSJ-USAL « font » 5 tournées. Quand c’est jour de match, c’est jour de match, un point c’est tout! []
  3. Comme il n’est pas utile de préciser que si, pendant le déroulement du match, un évènement d’une autre nature, jugé plus important, survient par ailleurs, la composition du journal sera modifiée: c’est ce qu’on appelle la hiérarchisation de l’information dans un média, et c’est un autre débat. []

2 commentaires sur “« A la fin de l’envoi, je touche. » (second degré)”

  • 1
    Guy BAYLES on 16 décembre 2010 Répondre

    Je n’ai pas vu le match, je n’ai pas vibré … « Eh bien ! Oui, c’est mon vice;
    Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.
    Mon cher si tu savais comme l’on marche mieux
    Sous la pistolétade excitante des yeux !
    Comme sur les pourpoints, font d’amusantes taches
    Le fiel des envieux et la bave des lâches ! » Mais de Cyrano, j’ai vu la représentation que donne actuellement le groupe Ex-abrupto, au théâtre Sorano à Toulouse (http://www.theatresorano.com/spectacle.php?lang=1&rubid=25&id=85), mise en scène de Didier Carette et Marie-Christine Colomb, moderne, gaie, spatiale. Une véritable performance, deux heures et demie de spectacle m’ont quasiment fait oublier mon lumbago. « Cyrano aime par-dessus tout les mots … Mots qui deviennent refuge, défense, plaisir … » et je reconnais bien là ta façon de conter les évènements, tout le plaisir était pour moi. Ai-je fait mouche ?

    • 2
      Jean Leplant on 17 décembre 2010 Répondre

      Bien sûr, Guy!
      Et puis, Cyrano de Bergerac, c’est une belle histoire qui se termine mal… Comme dans un match de rugby, pour une des deux équipes.

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