David Burnett, ou l’art de la distance

En kiosque depuis le 9 décembre, la dernière livraison de 100 photos pour la liberté de la presse (Reporters sans frontières) met en avant le travail de David Burnett. Le sexagénaire et francophile photographe américain, après avoir été l’invité de Depardon aux Rencontres d’Arles en 2006, et de Visa pour l’Image en 2004, va peut-être gagner le cœur de la critique française et des laudateurs hexagonaux de « l’instant décisif ».

Fatigued G.I. at Lang Vei (1971). © David Burnett/ Contact Press Images

Burnett est né en 1946 à Salt Lake City. Etudes au Colorado College, diplômé en 1968 et, très vite, deux ans de Vietnam pour Life. Pas un séjour « pour de rire »: il est trente mètres derrière Nick Ut quand celui-ci photographie la petite fille nue qui coure en pleurant, les bras en croix, dans la direction des photographes. Au Vietnam, il rencontre Depardon, qui lui demandera rapidement d’intégrer l’agence Gamma. Entre la couverture du coup d’état au Chili 1973) et de la révolution iranienne (1979), il fonde en 1976 à New York l’agence Contact Press Image, avec Robert Pledge et Eddie Adams, alors qu’il travaille régulièrement pour Time magazine.

Doté d’une grande rigueur technique (dixit Depardon), David Burnett ne s’interdit pas l’usage d’outils qui paraissent aujourd’hui obsolètes: la chambre 4×5 Speed Graphic et le Lomo 120, comme l’Eos 5D, font ainsi partie de son attirail de photographe. Considérant que Burnett a la réputation de ne jamais recadrer, ceci a deux conséquences essentielles: sur la gestion de la notion de distance d’abord, sur l’esthétique photographique ensuite.

En photographie, on a trop souvent l’impression que la question de la distance au sujet se limite à une série de problèmes optiques ou de cadrage, éventuellement de profondeur de champ. De plus, bercés depuis soixante ans par le fameux « Si la photo est mauvaise, c’est que tu n’étais pas assez près » de Capa, et largement influencés par la pratique de la prise de vue « en immersion » au grand angle (Frank, ou plus récemment, Le Querrec), nous avons tendance à user de la distance au sujet comme le fait le fauve dans la savane avec le troupeau de buffles. L’approche permet de jauger une situation, d’analyser un contexte; le raisonnement s’affine au fur et à mesure que le photographe se rapproche, et conduit invariablement à l’isolement d’un élément significatif, reconnu comme facilement identifiable par le spectateur. On peut dire que la notion de distance est le plus souvent abordée comme condition de compréhension, d’une part, et d’application détournée du principe d’Heisenberg à la photographie, d’autre part. Il s’agit de comprendre à distance un comportement, et de photographier en ayant conscience de l’influence induite sur ce comportement par la présence du photographe.

Primaires américaines - © David Burnett/ Contact Press Images

Burnett, quant à lui, s’est libéré de ce processus dans lequel le « loin » et le « près » semblent provoquer une différence de lisibilité de l’image. Il photographie ainsi le sujet ET son contexte, en restant capable de l’isoler si besoin. La gestion de la distance par Burnett conduit son spectateur à vivre la distanciation complexe construite par le photographe. Cette prise de recul par rapport à l’évènement, ou aux personnes photographiées donne bien à voir deux phénomènes distincts: la nature de l’action ou des circonstances, et leur influence sur ceux qui les subissent ou y participent. Photographe généraliste, David Burnett est en passe de pratiquer une photographie totale.

Il y aurait de la naïveté à croire qu’un photographe de 64 ans, plusieurs fois primé, utilise un Lomo 120 par jeu ou par nostalgie. La rusticité de l’objet (objectif en plastique, vitesse unique d’obturation, 4 réglages de distance…) symbolise à merveille l’économie de moyens, et la médiocrité de la lentille donne une image carrée à la netteté douteuse et un fort vignetage1).

Gore on the road-2002 - © David Burnett/ Contact Press Images

Au delà d’une possible volonté de réduire (au sens chimique du terme) l’acte photographique, l’intention esthétique s’impose naturellement. Avec le Lomo et le noir & blanc, de la tour Eiffel en l’an 2000 aux primaires américaines, en passant par les jeux olymiques d’hiver et les anciens combattants, la photographie confère à l’objet photographié une intemporalité que seuls, jusqu’alors, les plasticiens auraient explorée. Burnett tourne le dos au « ca a été » comme à l’instant décisif, pour installer une nouvelle dimension dans la narration de la photographie: notre imaginaire, construit autour d’habitudes visuelles désormais indélébiles, échafaude un « ça sera toujours » qui ne tient nullement compte de la la véracité des faits. Qu’importe le moment journalistique où le skieur s’envole du tremplin, le moment où le candidat fait son discours; seule la démonstration de la permanence du fait est rendue par un dispositif photographique historiquement ancré dans notre esprit. L’usage frontal de la chambre grand format remplit la même fonction: une certaine tradition de la photographie américaine, née dans l’entre-deux guerres, une photographie sans perspective (c’est-à-dire sans point de fuite), qui historicise à la fois un modèle de comportement et une manière de le représenter. David Burnett, en restant journaliste, investit une pratique plasticienne de la photographie qui conforte en même temps la contemporanéité du médium et sa capacité à faire entrer l’existence de l’objet photographié dans l’histoire.

Pour terminer en beauté, une vidéo dans laquelle je n’ai pas tout compris (terrible, cet accent!), mais qui contribuera à semer le doute dans l’esprit des contempteurs d’une pratique photographique numérico-monolithique.

In The Bag with photographer David Burnett from PhotoShelter.com on Vimeo.

  1. Nous sommes bien loin de la qualité technique des résultats obtenus avec un Rolleiflex, contrairement à ce que semblait imaginer une journaliste du Monde en 2005 (Claire Guillot: « David Burnett, des images de loin pour voir mieux », Le Monde, 30 août 2005 []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *