La photo de neige pour les nuls

On l’a bien remarqué au cours de ces dernières semaines de 2010: la neige tombe en hiver, celui-ci n’a que faire du calendrier grégorien et de ses avatars postaux et solsticiens, et comme le savent très bien les amateurs de ski, la neige,  c’est blanc et ça glisse. Corrélat: la chute de neige est un évènement météorologique perturbateur de l’activité humaine, et par conséquent, de l’activité du photographe. Photographier la neige suppose de surmonter quatre familles de difficultés, idéalement identifiées dans tous les manuels: le froid, l’exposition du récepteur, la balance des couleurs et la construction graphique de l’image. Reconnais avec moi, ami lecteur, que cela n’a rien de folichon, et qu’il vaut mieux aborder autrement le problème de la neige, d’autant que le mode d’emploi de ton appareil photo, vus son épaisseur et ses multiples clones présents sur le ouèbe, te suffit largement pour immortaliser ta congère préférée ou le dernier bonhomme de neige de ton horrible petit voisin.

Nous photographions la neige car sa chute est un évènement, au même titre que la communion du petit dernier, ou le pot de départ d’un collègue bientôt retraité. Sous nos latitudes, le moins que l’on puisse dire est qu’il ne neige pas tous les jours, et notre conditionnement social nous pousse à porter notre attention sur l’exceptionnel plutôt que sur le banal (que ceux qui pensent à photographier la pluie plus souvent que la neige lèvent le doigt!). La chute de neige est un évènement qui modifie la perception de notre environnement: la quasi disparition des couleurs, la simplification des formes, l’atténuation des bruits et des odeurs, l’incertitude du contact avec le sol modèlent un milieu qui nous est étranger, mais dont nous savons qu’il est éphémère. Ainsi, tout nous conduit à photographier une harmonie rare, et à recommencer toujours, comme nous prenons plaisir à ré-écouter souvent un même morceau de musique, ou à relire certains de nos livres. La photographie remplit, ici et d’abord, une de ses fonctions primaires: enregistrer pour éviter l’oubli. Je sais bien, ami Photographe (avec un grand « p »), que tu affiches devant la neige d’autres ambitions, qui tiennent le plus souvent du domaine de l’esthétique. Cependant, bien que je sacrifie moi-même à cette espérance annuelle de rencontrer enfin l’ars nivis, il y a bien longtemps que je préfère Monet, Sisley ou Pissaro aux aimables et ridicules efforts des photographes postiers dans ce registre.

Claude Monet (1840-1926): "La pie". Entre 1868 et 1869. Huile sur toile. H. 89 ; L. 130 cm. © RMN (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski

Photographier, c’est aussi choisir puis proposer un point de vue sur un évènement. Le choix du point de vue est culturel et professionnel. Il correspond à la fois, à une posture personnelle et à la nature d’une commande. Le journal The Boston Globe, à l’occasion de l’arrivée brutale de la neige sur la côte est des Etats Unis, s’est livré à un petit exercice: extraire de ses archives photographiques le « Top 10 » des tempêtes de neige à Boston depuis 1958. J’en ai retenu deux (qui concernent les épisodes neigeux de 1978 et 2003). En cherchant un peu, j’ai trouvé une autre image, datant de 1947 sur le même sujet, dans les archives du New York Times. Voici ces trois photographies (par ordre chronologique):

Digging out on Dec. 26, 1947. In the two-day period of Dec. 26 and 27th, 1947, New York City had 26.4 inches of snow, a record that stood until four years ago. © Associated Press.
Boston, hiver 1978. © Globe Photo.
Boston, hiver 2003. © Globe Photo.

Dans un contexte donné (ici, la ville, la rue, des automobiles en stationnement), il semble que les mêmes causes produisent les mêmes effets: contexte + tempête de neige = voitures ensevelies. Il est plus intéressant de constater qu’en présence de ce phénomène, la réaction humaine est invariante: sur une période de presque 50 ans, contexte + tempête de neige = voitures ensevelies => pelle à neige. La constante physique induit une constante comportementale, dont on pourrait supposer qu’elle est susceptible d’évoluer en fonction de paramètres qui ne font pas partie du contexte: utilisation de techniques de dégivrage, projection de vapeur, aspersion d’éthylène-glycol, ou, plus simple, moins onéreux et moins fatiguant, attente pure et simple du dégel naturel. La variable qu’il faut retenir, c’est le renouvellement générationnel ce ceux qui tiennent la pelle à neige, car à chaque fois, pour eux, la situation est inédite et surprenante. Il en est de la photographie comme de la dextérité à manier la pelle à neige.

L’acte photographique est une réponse individuelle à l’invariabilité, et un questionnement permanent face à ce qui est, ou paraît inédit. La posture du photographe est ainsi parfaitement sincère, quelle que soit sa conception de la photographie. Le photographe de 1947, comme ceux de 1978 et de 2003, a produit un miroir du réel. Devant lui, à ce moment là, deux personnes s’emploient à dégager une automobile de sa gangue de neige dans une rue de New York. Dans le même temps, il a transformé la réalité des faits, perçue par le spectateur de sa photographie: son image est parcellaire, restrictive, mais les gestes naturels qui y sont inscrits, par leur évidente simplicité, sont symboliques; ils appellent une lecture qui généralise une réponse particulière (la pelle à neige) à une situation globale (la tempête de neige), ce qui ne peut représenter la réalité. Enfin (et nous nous en servons aujourd’hui), le photographe a produit la trace d’un réel particulier, que nous considérons comme réel parce que nous y sommes, à notre tour, confrontés; les deux photographies de 1978 et 2003 sont pour nous la preuve de la viabilité de cette trace, puisque nous sommes capables de la reproduire.

Nous photographions toujours les mêmes choses parce que le changement nous fait horreur et nous plonge dans des abîmes de perplexité.


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