Photographisme Polaroïd, Wikipédia, et le hors-sujet

sanpellegrinoJ’ai récemment demandé aux élèves de terminale d’analyser une publicité pour l’eau minérale San Pellegrino. Dans les copies qui m’ont été rendues, j’ai eu la surprise de trouver à plusieurs reprises l’allusion au Photographisme Polaroïd. L’information est, selon toute vraisemblance, issue d’un article éponyme de Wikipédia. Selon cet article, « Le photographisme Polaroid est un courant artistique dont le nom est tiré de la marque Polaroid ». C’est un peu court et, surtout, cela n’a rien avoir avec le sujet. Explications.

L’article, extrêmement succinct, date du 22 mars 2006. Créé par Pedro Uhart, artiste plasticien, il n’est au départ que la citation d’un texte écrit par Pierre Restany à l’occasion d’une exposition qui eut lieu à Rennes en 1981. Devant le tolé que souleva la présence, sur Wikipédia, d’un texte dont Uhart ne possédait pas les droits, l’article fut amendé et modifié. Les noms de photographes utilisant le Polaroïd y furent ajoutés, sans tenir compte de leur pratique réelle, parfois très éloignée de celle de Pedro Uhart.

Ce que ce dernier nomme « Photographisme Polaroïd » est une pratique artistique qui fait appel aux vieilles recettes du pictorialisme (grattage, ajout de peinture) et qui ne peut en aucun cas être considérée comme une pratique photographique courante. Alain Fleig est cité dans l’article, comme s’il faisait partie de ce courant. Il n’y a pas si longtemps, Fleig fut mon directeur de recherche, et je crois que lui coller cette étiquette est un acte réducteur de son oeuvre. Il faut aussi noter que l’article mentionne le nom de photographes qui utilisent le Polaroïd de manière conventionnelle, mais la rédaction du texte n’est pas assez claire à ce sujet.

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Pedro Uhart, extrait de la série « Boxe »

Aujourd’hui, le Photographisme Polaroïd n’existe que par Pedro Uhart, et peut-être par quelques obscures expérimentations, et ce courant n’est même pas considéré comme mineur dans la photographie contemporaine… Et que Pedro Uhart en souffre ne change rien à l’affaire.

Se pose donc à cette occasion la question de la vérification des sources et de la documentation, ce que permet Wikipédia. Chaque consultation de l’encyclopédie libre doit s’accompagner d’un rapide survol de la discussion qui concerne l’article qu’on est en train de lire, ainsi que de l’historique des modifications qui y ont été apportées. C’est à ce prix qu’on évitera de recopier, en toute bonne foi, quelques âneries qui ressemblent à des vérités vraies, seulement parce qu’elles sont là depuis longtemps.


6 commentaires sur “Photographisme Polaroïd, Wikipédia, et le hors-sujet”

  • 1
    Jérémie on 24 septembre 2010 Répondre

    Déjà ceux qui n'ont pas parlé de ce truc auraient du avoir un point supplémentaire! Par principe…

  • 2
    Article 4 on 25 septembre 2010 Répondre

    Heu… A condition de savoir pourquoi ils n'en ont pas parlé. Pertinence de la réflexion? Indigence de la recherche documentaire? Coup de chance? Oubli pur et simple? Dans le doute, abstenons-nous, d'autant que la référence au "pola" n'était pas suffisante pour aboutir.

    • 3
      Jeremie on 21 mars 2011 Répondre

      Pour ma part j’ai simplement croisé mes sources. Le travail de Pedro Uhart n’y étant pas systématiquement évoqué j’ai donc pensé qu’il était pertinent de ne pas en parler.

  • 4
    Pedro Uhart on 6 mars 2011 Répondre

    Voir mon site avant d’enseigner des bêtises a vos élèves
    Je vous conseille de faire un peut des recherche pour élargir votre savoir sur l’histoire de la photographie

    Cordialement,

    Pedro Uhart

    • 5
      Jean Leplant on 7 mars 2011 Répondre

      Ce ne sont pas des bêtises, mais un point de vue (un peu tranché, je l’avoue). Comme tout point de vue, il est parfaitement discutable, d’autant que dans ce domaine, l’acteur et l’observateur peuvent naturellement s’opposer. A ce titre, c’est une chance pour mes élèves que vous soyiez passé par là: un blog comme celui-ci doit aussi permettre d’éveiller au débat, et je ne vais pas me plaindre de votre mauvaise humeur, qui va contribuer à l’éveil de nos chères têtes blondes.
      Merci donc pour cette intervention, qu’il s’agit désormais de prolonger. J’y pense.

  • 6
    Pedro Uhart on 13 juin 2011 Répondre

    UN MUSEE IMAGINAIRE DE L’IMMEDIAT

    L’art de Polaroïd, – on peut au jourd’hui parler d’un art constitué, avec sa technique et ses codes, avec ses lois et ses transgressions,- comme naguère celui de la photo, n’a pu surgir que dans une première mimésie, comme une sorte de doublure de ce qui précédait.

    Les premières photos s’organisent, distribuent leur formes et l’intensité de leurs éclairages, comme le faisaient les tableaux de genre: portrait de famille rigides et hiérarchisés, natures mortes toutes logiques dans l’évidence de leurs symétries.

    De même pour les premières Polaroïd. Ils apparaissent comme le reflet prévisible et dans le langage préexistant de la photo.

    Comme si l’immédiateté du développement n’était qu’un ajout technique, une arrogance de la mécanisation, une commodité et non une différence d’essence qui, par l’annulation qu’elle implique -celle du temps d’apparition de l’image -modifie la photo tout entière comme perception du réel, saisie du moment même, chevauchement du voir et du vu.

    Les images « bombardées » -comme par un vent solaire -de Pedro Uhart ne se limitent pas a revendiquer l’autonomie, le caractère spécifique du langage Polaroïd; elles vont plus loin: elles portent cet art jusqu’à son maniérisme, en retrouvant les formes fixées du plus mobile dans l’art de l’immobilité.

    Plus que de captation immédiate de la réalité, plus qu’un constat du référent dans sa fuite, on a des images survoltées, incandescentes, chauffées a blanc -mais pas n’importe lesquelles: des « prises » -qui revoient à un art du commentaire, de la glose de la citation: « images d’autres images -télévision, bande dessinée, sport, tableaux, autres photos -qui reviennent ici dans la déperdition ou la fatigue de leur répétition ou leur copie implique.

    La réalité et évincée, ou inatteignable: l’appareil -cet oeil naturalisé et fiable -ne rend que des images au carré; comme pour démontrer que le vraie sujet – au delà de l’objet et de sa manipulation, au delà du visible et de représentation -est la répétition même, et que seule est vraie l’image remodelée, ré-écrite.

    Au lieu d’une chambre noire où la photo se révélerait dans l’ingénuité de son simulacre, dans la littéralité de sa reproduction, Pedro Uhart travaille dans une sorte de « nictographe » où les négatifs son incisés, perforés, troue, passés par les couleurs les plus « inadéquates », les plus allogènes.  » Une chambre de tatouages où la peau à inscrire est celle du celluloïd et où les motifs ne parlent que d’une ubiquité accumulée, de la reproduction infinie d’accumulations infinies ».

    Les Polaroïd de Pedro Uhart, par le liens qu’ils tracent entre les représentations et le représentations de représentations, sont la ressaisie du plus proche; par la longue parenthèse du travail et de sa charge de mémoire ce seront des pièces a conviction de notre imago-theque, un musée imaginaire de l’immediat.

    Severo SARDUY
    25 Oct. 1983

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