Art Project: musée du geek ou musée du pauvre?

Gougueul a lancé mardi 1er février sa nouvelle plateforme Art Project. Fondé sur la technologie Street View, le site propose une promenade virtuelle dans les salles (385, pour être précis) de 17 musées de réputation internationale. L’internaute peut s’arrêter sur un millier d’œuvres et 486 artistes; dans chaque musée partenaire de l’opération (le Louvre, le Centre Pompidou, ou encore Orsay n’en font pas partie), une de ces œuvres a été spécialement photographiée en « ultra-haute » résolution (7 milliards de pixels), permettant ainsi une étonnante exploration du travail de son auteur. Petite dissertation sur les outils sans manche…

L’application de la méthode Street View à la visite virtuelle des musées paraît séduisante, et lui adjoindre la reproduction haute résolution d’œuvres comble enfin la déception qu’on avait jusqu’alors de pouvoir se « promener » dans les rues de Perpette-les-Oies sans avoir le plaisir suprême de pousser la porte de chaque maison. Le blason de la technologie inquisitrice est ainsi redoré par cette nouvelle et noble destination: l’art à la portée de tous. Sous-entendu: de tous ceux qui peuvent disposer d’un ordinateur de course et de la connexion idoine. L’Express.be rapporte que Nelson Mattos, VP Engineering chez Gougueul, aurait affirmé sans rire que « le site Art Project de Google allait permettre aux enfants d’Amérique latine, d’Inde et d’Afrique, qui n’avaient aucune chance de voir les originaux de près, de vivre cette expérience sur Internet ». Au risque de paraître élitiste et cynique, j’objecte poliment: si Internet peut être partout, cela est-il suffisant pour affirmer qu’une certaine conception de la culture occidentale doit être partout? Sous quel prétexte devrait-on considérer qu’il serait de première importance pour un jeune Cairote ou un écolier d’Anantapur d’explorer la faiblesse délicate du coup de pinceau de Van Gogh? L’ethnocentrisme culturel est le thermomètre d’une étroitesse de la pensée septentrionale selon laquelle l’art de ceux qui ont atteint le plus haut degré de développement économique serait universel. C’est introduire une échelle de valeur intellectuelle dans un domaine de l’activité humaine où il ne peut en exister. C’est un peu comme si on cherchait à établir une hiérarchie entre la philosophie de Platon et celle de Confucius, en prétextant les quelques points communs qu’elles peuvent avoir entre elles.

« Vivre cette expérience sur Internet ». Je re-objecte, un tantinet goguenard. Si l’expérience est bien le fait d’éprouver quelque chose, le sens du mot est intimement lié aux notions de pratique, d’usage, de tentative. Autant dire de proximité physique avec l’objet de cette expérience. Je ne suis pas assez naïf pour penser que l’on peut voir « en vrai » toutes les œuvres désormais exposées dans les musées. Cependant, pour profiter pleinement de la reproduction d’une œuvre d’art (dans un livre, sur Internet), il faut avoir vécu parfois ce rapport physique, que seule permet la confrontation in situ. De quoi s’agit-il? De sentir l’odeur du vernis ou de l’encaustique du parquet qui craque, de se mesurer à la taille de l’objet d’art, de s’interdire de toucher, de caresser le marbre ou le bronze, de laisser le regard errer en cherchant la bonne distance d’observation, de s’arracher, enfin, à la contemplation et de ressentir, alors, l’absence de l’œuvre.

Curieusement, j’ai le sentiment que le site a été mis en ligne presque en catimini. C’est Estrella de Diego, dans El Pais, qui pose la question pertinente, aujourd’hui encore sans réponse: pourquoi le musée du Louvre, le Prado, ou encore le MNAM-Centre Pompidou, ne sont-ils pas partenaires de l’opération? Les conditions de ce partenariat leur apparaissent-elles inacceptables ou s’agit-il de l’habituelle frilosité que l’on attribue aux grandes institutions muséales? D’un choix délibéré de Gougueul? Alors que Le Monde1s’est borné à quelques lignes pour annoncer le lancement de l’Art Project, et que le Guardian s’est fendu à cette occasion d’un fade « quiz » culturel, la Sueddeutsche Zeitung a titré dans ses pages « Kultur »: « Noch nie dagewesen und milliardenfach verpixelt: In einem Google-Projekt stellen Museen wie Tate Britain und die Uffizien ihre Meisterwerke ins Netz. Die Publicity-Vorteile liegen auf der Hand » (« Encore jamais vus là et numérisés en milliards de pixels: des musées comme le Tate Britain et les Offices mettent en ligne leurs chefs-d’œuvres par le biais d’un projet Google. A l’évidence, dans un intérêt publicitaire »).

Pourquoi les musées auraient-ils besoin de publicité? Ou, plus exactement, pourquoi auraient-ils intérêt à être plus visibles sur la toile, pourquoi cette mise en valeur? Une partie de la réponse se trouve dans la comparaison de chiffres qui, s’ils n’ont pas grande relation entre eux, n’en parlent pas moins le langage de l’argent. Le marché de l’art, parfois incertain, n’en est pas moins florissant; surtout depuis le choc de 1987: cette année-là, Les Tournesols de Van Gogh changent de main chez Christie’s pour 39,9 millions de dollars. Depuis, le marché s’est diversifié et ouvert aux pays émergents. Aujourd’hui, Sotheby’s, Christie’s, et les neuf plus importantes maisons de transactions chinoises représentent ensemble un chiffre d’affaires d’environ 12,9 milliards de dollars par an. Google, quant à lui, pèse entre 15 et 20 milliards de dollars par an, avec une rentabilité époustouflante (on parle de 25%). Par ailleurs, le budget de fonctionnement d’un grand musée comme le Louvre doit tourner autour de 200 millions d’Euros (environ 250 millions de dollars). Les musées ont besoin d’argent frais, notamment pour acquérir de nouvelles œuvres ou remplir pleinement leur fonction de conservation et de restauration. Ainsi, le mécénat du groupe Vinci a permis la restauration de la galerie des glaces du château de Versailles, que l’on retrouve dans la liste des 17 musées qui participent à l’Art Project de Gougueul. Cet Art Project nous parle donc un peu d’art, et beaucoup de monnaie sonnante et trébuchante, ce dont se moque assurément l’écolier d’Anantapur.

Comme Google Earth, l’Art Project est séduisant; il pourra occuper quelques longues soirées d’hiver et accessoirement, amuser les enfants des écoles primaires en nous interpelant: filtré par le monde de la com’, que reste-t-il de l’art occidental et oriental? A cette heure-ci, un petit millier d’œuvres, dont un bon nombre n’a pas encore laissé une trace indélébile dans l’histoire. C’est peu…

Visite guidée.

La page d'accueil de l'Art Project présente par défaut un détail d'une des 17 œuvres numérisées en haute résolution. Ici, le regard de la fille aînée de Marie-Antoinette, dans le tableau de Vigée-Lebrun ("Marie-Antoinette de Lorraine-Habsbourg, reine de France et ses enfants", 1787, château de Versailles).
Edouard Manet: "Dans la serre" (détail), 1878-1879 (Alte Nationalgalerie, Berlin). En haut à gauche, les deux menus déroulants pour choisir le musée, puis l'œuvre. En bas à droite, la fenêtre de navigation pour guider l'exploration lors du grossissement de l'image.
James Wistler: "La Princesse du pays de porcelaine", 1863-1865 (Freer Gallery of Art, Smithsonian). A droite, la colonne d'informations, où se trouve un lecteur vidéo pour la présentation de l'œuvre ou de l'établissement dans lequel elle est conservée.
James Wistler: "La Princesse du pays de porcelaine" (détail), 1863-1865 (Freer Gallery of Art, Smithsonian). Détail de l'échancrure du col de la princesse, représentant (environ) une surface de 1,5 x 3,8 cm de la toile.
  1. Mise à jour: Le Monde a publié dans son édition papier datée du 15 février 2011 un article de Harry Bellet, « Au cœur des œuvres d’art avec Google »; l’accent y est mis sur l’aspect ludique de la technologie, les questions intéressantes y sont balayées en quelques mots de conclusion []

2 commentaires sur “Art Project: musée du geek ou musée du pauvre?”

  • 1
    vincent on 16 février 2011 Répondre

    Merci pour cette réflexion sur la prétendue universalité de la culture occidentale. Merci donc.

  • 2
    remi on 6 mars 2011 Répondre

    la culture, tout comme l’ art, est diférente dans chaque région du globe. Il serait donc intéréssant de les promouvoir toutes les deux dans chacune des régions du mondes, indistinctement des richesses ou pas de ces dites régions,Limoges, Mexico, Calcuta, ou Bali, pouquoi pas par internet, même si cela ne remplacera jamais le fait de se rendre sur place, afin d’ un plus grand échange.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *