La lumière de l’ombre: prolégomènes

rembrandtIl n’aura échappé à personne que le thème générique du portfolio est directement inspiré du titre de l’exposition « Rembrandt : La Lumière de l’Ombre », organisée en 2006 par la BNF, la Fundació Caixa Catalunya, et la Biblioteca Nacional de España. Bien que cette manifestation n’ait regroupé que l’essentiel de l’oeuvre gravé du maître hollandais, on pourrait présumer que le concepteur du sujet nous a fait le « coup du clair-obscur » si bien décrit jadis par Fromentin(1). Mais franchement, je ne me vois pas monter quinze planches photographiques en clair-obscur, contraint que je serais ensuite de ne causer que de ça devant un jury rendu neurasthénique par tant de noirceur. Je reprends donc mes esprits et, moralement soutenu par un ami très cher, très cultivé, et néanmoins photographe, je cherche à savoir pourquoi, alors que leurs sens divergent, ces deux mots vont si bien ensemble.
Butadès de Sicyone était potier(2)… Et père attentif d’une fille, elle-même fort amoureuse d’un garçon qu’elle trouvait très beau. Tous trois vivaient à une époque reculée, tellement reculée qu’elle est incertaine, mais les mecs avaient déjà la fâcheuse habitude de se trisser dès qu’une mignonne en pinçait pour eux. « Super, on s’aiment, mais je viens de me souvenir que j’ai des trucs vachement importants à faire, et c’est vachement loin… » susurra le bellâtre à l’oreille de sa dulcinée. Bien sûr, c’était la nuit, le long d’un mur, et la scène était chichement éclairée par une petite lampe, dont l’histoire ne précise pas si elle était à l’huile. « Et voilà, on en était sûr ! Lui aussi nous fait le coup du clair-obscur », allez-vous mugir devant votre écran. Que nenni ! Voyez plutôt : l’amourachée, pressentant une longue absence de son julot, place de profil icelui entre la lampe et le mur, et dessine sur ce dernier (qui, pour les besoins de l’histoire, avait été préalablement recouvert d’un enduit impeccablement lisse) les contours du visage du jeune et beau garçon. Au réveil, son paternel attentionné et matinal (l’artisan se lève tôt, paraît-il) ne fait ni une, ni deux : il se sert du dessin pour modeler avec sa terre de potier le profil du goujat. On prétend que c’est ainsi qu’aurait été inventée la sculpture, mais si vous avez bien suivi, vous aurez compris que : primo, s’il y a de la lumière et pas d’objet, il ne saurait y avoir d’ombre ; secundo, le duo lumière-ombre ne peut s’entendre sans son alter ego, le duo absence-présence.
Henri Alekan est mort en 2001, à l’âge vénérable de 92 ans. Il fut l’un des fondateurs et responsables de l’IDHEC (ancêtre de l’École Nationale Supérieure des Métiers de l’Image et du Son, plus connue sous la dénomination FEMIS). Tour à tour assistant opérateur, cadreur, chef opérateur, il œuvra (entre autres, car la liste est longue) sur les plateaux de La Vie est à nous (Renoir, 1936), Drôle de drame (Carné, 1937), Quai des brumes (Carné, 1938), Austerlitz (Gance, 1959), ou encore Les Ailes du désir (Wenders, 1987). Il reçu le César de la meilleure photographie pour La Truite de Losey (1982). Les photographes-de-l’image-qui-ne-bouge-pas ont reçu de lui deux immenses cadeaux :
  • Germaine Hirschefeld s’inspira largement du travail d’Alekan pour définir le style de ses portraits ; Germaine est plutôt connue sous le nom de Cosette Harcourt, fondatrice du studio éponyme.
  • Des Lumières et des ombres, immense ouvrage sur la construction de la lumière au cinéma, qui parut en 1984(3).

    retrouver ce média sur www.ina.fr

Enfin, « La Lumière de l’ombre » et l’art de l’estampe me font immanquablement penser à la mise en lumière de la part d’ombre qui réside en chacun d’entre nous. André Franquin (1924-1997), à partir d’un concept qu’il créa en 1977 pour un éphémère supplément au Journal de Spirou, poussa la découverte de la noirceur de l’âme jusqu’à l’absurde. On trouve, dans quelques unes de ses planches, la recherche de l’ambigüité qui s’installe parfois entre l’ombre et la lumière… Et en plus, ça fait rigoler !

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André Franquin: autoportrait pour la couverture de l’album « Idées Noires »(Fluide glacial, 2001-2007)

Pour terminer, je livre à la sagacité de mes lecteurs attentifs, curieux et bienveillants, une photographie d’actualité. Cette image aurait été réalisée par Claude Monet « himself » en 1920, devant les nénuphars qui occupèrent une grande partie de la fin de sa vie…

monet-photo-1920
Notes:
1) Eugène Fromentin : Les Maîtres d’autrefois-Belgique, Hollande, Internationale Bibliothek-G-M-B-H, Berlin, 1921 ; pages 233 et 234, à propos de La Ronde de nuit, du sus-nommé Rembrandt.
2) Pline l’Ancien : Histoire naturelle, Gallimard-Folio, Paris, 1999 ; page 363.
3) Henri Alekan : Des Lumières et des ombres, Le Sycomore, Paris, 1984 ; réédition par Les Éditions du Collectionneur en 2001.

2 commentaires sur “La lumière de l’ombre: prolégomènes”

  • 1
    Jérémie on 5 octobre 2010 Répondre

    Juste pour la forme, petite faute de frappe:
    "place de profil icelui entre la lampe et le mur".
    Bonne journée.

  • 2
    Article 4 on 5 octobre 2010 Répondre

    … Adonc, un mien lecteur ne serait point familier de quelques langagières et désuètes tournures: "Icelui" (féminin: "icelle") s'emploie encore, selon Robert (qui est basque, comme chacun sait), sur le ton de la plaisanterie. Mais je le reconnais cependant: je peux avoir moi-aussi les doigts trop épais pour mon minuscule clavier, et la tefo est toujours bleussipo.

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