De l’art ou du cochon?

Au Musée d’art moderne de la ville de Paris, l’exposition des photographies de Larry Clark, Kiss the past hello, verra donc son accès interdit au moins de 18 ans. Motif : ouvertures de parapluies en prévision d’éventuelles foudres suscitées par les articles 227-23 et 227-24 du code pénal. Un mot sur toutes les lèvres : pornographie. Un des promoteurs de cette décision est Christophe Girard, adjoint à la culture du maire de Paris. L’homme s’étant déjà illustré, lors de l’ouverture de l’exposition Zucca à la BHVP (c’était en 2008), en exprimant son désir d’interdire cette manifestation sous prétexte que ses organisateurs n’expliquaient pas assez aux spectateurs ignares qu’ils avaient sous les yeux des photographies de propagande, je crois opportun de mener une petite étude de cette nouvelle polémique ; l’aspect un peu coquin du problème dissimule quelques questions de fond, beaucoup plus importantes que la déception de Clark ou l’agacement de Fabrice Hergott, le directeur du MAM.

La réputation de Larry Clark (né en 1943) s’établit dès 1971, avec la parution de son livre Tulsa. Ce témoignage sur la vie des marginaux, dans la ville qui l’a vu naître, devient sa marque de fabrique. Clark, ancien drogué, approche les adolescents et photographie leurs errances de l’intérieur : violence, prostitution, pratiques sexuelles. Il produit ainsi une esthétique de la différence, qui ne peut pas être considérée comme un travail de photojournalisme : son œuvre n’est ni moralisante, ni dénonciatrice, elle se borne à être un constat plastique d’un monde, celui des jeunes paumés en quête d’une identité. Cela produit des images parfois difficiles, troublantes, ou choquantes ; c’est le fruit d’une absence de complaisance mêlée d’un tendre intérêt pour les personnes photographiées, qui deviennent ainsi autant de personnages de notre civilisation post-moderne.Dans notre bon vieux pays de France, cette année, il semble bien que le problème ne vienne pas d’ images comme celles-ci,

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L. Clark: Untitled (Speedy and Barb in the Tub), 1968.
mais plutôt de clichés comme celui-ci:

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Larry Clark: Teenage lust (1981).
On fait parfois dire à André Breton (on ne prête qu’aux riches…) : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». Cette boutade a au moins l’avantage de mettre en lumière toute la subjectivité qui s’attache à la définition de la pornographie. Au départ (c’est-à-dire chez les Grecs, bien sûr), on a le mot πορνογράφος (pornográphos), qui permettra, au XVIIIe et XIXe siècles, de désigner spécifiquement les études concernant la prostitution. Le Littré dira : PORNOGRAPHIE (por-no-gra-fie) s. f.  : 1°) Traité sur la prostitution. Description des prostituées par rapport à l’hygiène publique. 2°) Peinture obscène. Car en France, les dictionnaires contemporains en témoignent, nous associons pornographie et obscénité ; cette dernière fait référence à la perception morale d’une image (peinture, photographie, littérature) dans laquelle la représentation et l’usage du sexe masculin (parfois nommé, en latin, obscenitas, qui signifiait aussi « mauvais augure ») en érection est explicite ou sous-jacente. Je m’empresse d’ajouter que la définition proposée de la pornographie par l’Université de Québec est beaucoup moins ambigüe : « Pornographie: Toute production (écrit, dessin, peinture, photographie, film, spectacle) qui vise à provoquer l’excitation sexuelle et qui est considérée comme blessante ou dégradante pour la dignité de la personne, en raison de la présence explicite ou implicite d’éléments de contrainte, de violence physique ou psychologique, de mépris ou de déséquilibre de pouvoir (http://www.uqam.ca/~dsexo/lexique.htm) ».

Le code pénal, lui, ne définit pas la pornographie. En revanche, depuis 2007 (Article 227-24 modifié par Loi n°2007-297 du 5 mars 2007 – art. 35 JORF 7 mars 2007 ), « Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d’un tel message, est puni de trois ans d’emprisonnement et de 75000 euros d’amende lorsque ce message est susceptible d’être vu ou perçu par un mineur.
Lorsque les infractions prévues au présent article sont soumises par la voie de la presse écrite ou audiovisuelle ou de la communication au public en ligne, les dispositions particulières des lois qui régissent ces matières sont applicables en ce qui concerne la détermination des personnes responsables. »
C’est donc au juge qu’est laissé le soin d’apprécier le caractère pornographique, et c’est le risque que ne voulaient pas courir le maire de Paris et son adjoint à la culture, en ouvrant l’exposition de Clark aux mineurs… Et c’est ce que je leur reproche: ne pas avoir fait confiance au bon sens des magistrats, si tant est qu’on leur demandât d’en faire état en la matière. Car après tout, ne peut-on pas développer à ce sujet un point de vue nuancé sur la question du sexe dans l’art ?
La sexualité et l’érotisme sont un des fondements de la représentation artistique. Les romains n’hésitaient guère à en décorer leurs murs:

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Pompéi, Peinture érotique sur l’un des mur de la chambre de la Maison du Restaurant (http://www.stephanecompoint.com/)

La place me manquerait si je devais faire état de toutes les suggestions que le genre a suscitées:

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Jeune fille faisant danser son chien sur son lit, Jean-Honoré Fragonard (1770 Huile sur toile, 89 x 70 cm, Alte Pinakothek, Bayerische Staatsgemaldesammlungen, Munich)

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Gustave Courbet (1819-1877), L’origine du monde, 1866. Huile sur toile, H. 46 ; L. 55 cm, Paris, musée d’Orsay, © RMN (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski.
Mais il ne suffit pas de constater une incohérence (je peux emmener mon fils adolescent au musée d’Orsay, alors qu’il ne franchira pas les portes du Palais de Tokyo). Tout porte à penser qu’aujourd’hui, Anastasie avance masquée.
Un tribunal décide de la fermeture d’une exposition: c’est de la censure; on peut en être d’accord ou s’en offusquer, mais la situation est claire. On prend des mesures pour éviter des désagréments qui pourraient peut-être survenir: c’est de l’auto-censure. Voilà qui en dit long sur la liberté de penser de certaines de nos élites, dont la manière d’agir déteint sur notre propre comportement.
« Nous avons préféré interdire l’exposition aux mineurs, pour permettre à Larry Clark de montrer ses oeuvres en toute liberté », résume Christophe Girard dans les colonnes du Monde. Il y a trois ans, les photos de Clark que vous avez vues plus haut ont été montrées à la Maison Européenne de la Photographie, sans qu’aucune polémique ne soit émise. Pour le maire de Paris,
« le contexte « idéologique » et « juridique » a changé ». Ce qui a changé, c’est l’accoutumance à la frilosité devant le diktat de l’aculturation et de la pensée magique. L’art n’a rien à voir avec la morale bourgeoise, mais ce que ne nous dit pas l’art contemporain de François Pinault, la photographie de Clark nous le jette en pleine figure: « n’emmenez pas vos enfants au musée d’art moderne! Ils vont découvrir la part d’ombre de notre société, toute la noirceur de la misère humaine! »
Flippant, hein?

 


4 commentaires sur “De l’art ou du cochon?”

  • 1
    Jérémie on 7 octobre 2010 Répondre

    J'ai pris connaissance de l'existence de Larry Clark en 2006, avec la sortie de son Wassup Rockers, c'était à l'Arvor de Rennes, sans la présence de François Pinault. Bref…

    Il faut voir le bon côté des choses: cette affaire fait le buzz pour l'expo depuis au moins 3 semaines. Carton assuré.

  • 2
    Jérémie on 8 octobre 2010 Répondre

    Tiens tiens:
    (…) après cette promotion inattendue, l'exposition fait désormais figure d'événement et de rendez-vous incontournable, auquel, selon les propres mots de Bertrand Delanoë, "le public saura sans aucun doute répondre massivement".
    Expo Larry Clark : quand la polémique se charge de la com'
    Plus que prévisible cette affaire.
    Quoi qu'il en soit voilà une exposition intéressante.

  • 3
    Article 4 on 9 octobre 2010 Répondre

    Je campe cependant sur mes positions. J'étais hier soir devant mon poste de télévision, et pendant l'émission de FOG (France 2), j'ai assisté à un spectacle affligeant. De Joffrin à D'Almeida en passant par Hollande, le débat à propos de l'exposition Clark est resté sur le terrain d'une prétendue nature choquante des photographies, et ces intellectuels n'ont à aucun moment songé à élever leur réflexion jusqu'au niveau du pouvoir des images. Car lorsqu'on va voir une exposition, on ne se trouve pas devant une réalité, mais bien devant une représentation de la réalité de l'artiste.
    La question de fond serait plutôt: quel pouvoir les auto-censeurs attribuent-ils aux images de Clark? Nous sommes ici dans le même registre que celui de la retouche du corps des mannequins dans la presse "beauté". Questions subsidiaires: l'extrème maigreur ou l'obésité trouvent-elles leurs sources dans "Vogue" ou dans l'interprétation psychotique de contraintes sociales, exacerbées par la misère matérielle et/ou intellectuelle? De la même manière, combien d'acteurs de violences urbaines ou de jeunes drogués ont vu les photographies de Clark? Combien, parmi eux, regardent TF1?
    Je me fiche un peu de constater qu'une exposition se fait une publicité sulfureuse à moindre coût; je suis en revanche inquiet de voir à quel point, sur la question des images, la pensée globale est pauvre, alors qu'à mes yeux, l'obscénité est plus du côté d'un Jeff Koons en costume-cravate vendant son "Split-Rocker" à FP, que du côté de Clark, qui fait bouger les limites de nos angoisses… Et je le dis d'autant plus librement que l'œuvre de Clark ne me semble pas particulièrement majeure (pour le moment, et pour des raisons de méthode, de procédés utilisés) dans l'histoire de l'art contemporain.

  • 4
    Jérémie on 10 octobre 2010 Répondre

    Ma position ne m'empêche pas de rejoindre les vôtres.

    Je connais très mal Jeff Koons, mais sa plus belle performance n'est elle pas d'avoir fait un enfant avec la Cicciolina?

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