Bob Dylan et la peinture

Du 20 septembre au 22 octobre derniers, la galerie Gagosian de Madison Avenue1 a exposé quelques toiles de Bob Dylan, par ailleurs auteur-compositeur-interprète de musique et ci-devant peintre dilettante : les acryliques sur toile de « The Asia Series » furent alors présentées comme « a visual reflection on his travels in Japan, China, Vietnam, and Korea, comprises people, street scenes, architecture, and landscapes, which can be clearly identified by title and specific cultural details […] »2.

Après avoir candidement annoncé, dès le 8 septembre, son ouverture, Dave Itzkoff règle son compte à l’exposition le 26 septembre, sur son blog du New-York Times, Arts Beat, The Culture at Large. Deux jours plus tard, l’AFP se fend d’un communiqué immédiatement repris par les grands titres présents sur la toile. Le 29 septembre, Alain Korkos publie sur @rrêt sur images un billet fort bien illustré qui enfonce le clou avec précision : le peintre du dimanche Bob Dylan a reproduit, en peinture et en couleur, des images extraites de fonds photographiques. On y reconnaît les images de Cartier-Bresson, Ricalton, Kajima, Kessel, ou encore Busy, images le plus souvent visibles sur le net (fonds Albert Kahn, collection Rob Oechsle, Magnum Photos).

L’ombre du plagiat rôde sur les terres arides du mensonge…

Le 18 novembre paraît le numéro 237 du magazine Réponses Photo. On y trouve, à la page 226, une tribune écrite par Bruno Chalifour, intitulée « Quand Dylan copie Cartier-Bresson ».

Que dit le « chapeau »3? « Meilleur musicien que photographe, Bob Dylan expose à New-York des photos qui ressemblent fort à celles de Cartier-Bresson. La polémique naît. Le critique et photographe Bruno Chalifour remet ce débat dans son contexte ».

Là, respectueusement, je tique…

Tous ceux qui ont lu le papier de Chalifour auront rectifié d’eux-mêmes : Dylan n’est pas photographe, aussi n’a-t-il pas exposé chez Gagosian des photographies, mais bien des peintures. Je sais que le boulot du secrétariat de rédaction n’est pas facile, surtout quand l’heure du bouclage approche ; je sais aussi que la rédaction de ce foutu « chapeau » est soumise à de fortes contraintes (concision, art consommé du QQOQCP, etc.). Je ne tirerai donc pas davantage sur l’ambulance, en remarquant seulement qu’il vaut mieux lire à fond l’article concerné avant de lui offrir un galurin ridicule.

« La polémique naît ». Tout aussi respectueusement, je re-tique, mais plus fort…

La polémique, c’est le débat élevé au rang de la querelle4. Or, nous sommes en présence d’un événement (au sens vieilli du terme, c’est-à-dire un fait quelconque produit par une situation) qui ne peut susciter quelque débat que ce soit. Ce point de vue, plus monolithique encore que celui développé par Bruno Chalifour dans sa tribune, peut à première vue surprendre ; cependant, si l’on s’appuie sur une pensée logique mais peu utilisée dans le monde de l’art dit « contemporain », on constate aisément que l’on peut très bien vivre avec la peinture de Dylan, à condition de ne pas la considérer pour ce qu’elle n’est pas.

Argumentation en trois points : Marcel Duchamp (comme Chalifour, mais sans l’urinoir), André Comte-Sponville, Jean-Pierre Esquenazi.

La remise en cause de la notion d’art par Duchamp n’est pas désinvolte. En réduisant l’acte créateur à la faculté de choisir, l’artiste transmute l’objet par un acte qui, de dérisoire, devient exorbitant. Il s’agit, qu’on y souscrive ou non, d’une remise en cause des notions d’artiste et d’œuvre d’art. Pour établir alors la valeur contextuelle de l’œuvre, il faut : un objet qui sert de référence, un auteur qui affirme (« ceci est de l’art »), un public qui confirme (« j’accepte que ceci me soit présenté comme de l’art »), et une institution quelconque (galerie, foire, etc.) qui fait converger les trois premiers points. Si une des propositions manque, l’énonciation artistique ne peut se produire. Dans le cas qui nous occupe, il n’y a pas d’objet ; en effet, dans l’esprit de Duchamp, celui-ci doit être fascinant. Il s’agit de défier l’autorité avec humour, de faire des propositions qui ne sont jamais dogmatiques, mais qui permettent de voir la réaction du spectateur et d’en tirer profit. Il s’agit de désacraliser pour remettre en question le goût dominant. La proposition de Dylan est-elle de cette nature ?

Je cite  de mémoire André Comte-Sponville : « Aucun discours ne peut sauver une œuvre nulle ; aucun discours ne peut réfuter une œuvre nulle »5. Le philosophe va plus loin6: les laudateurs de l’art contemporain ont introduit dans la notion d’art des concepts issus d’autres domaines de l’activité humaine. D’abord l’idée de progrès, qui vaut surtout dans le domaine des sciences, et peut s’appliquer sans peine à celui des technologies, donc à la qualité de vie des individus vivant dans les sociétés avancées. Ensuite l’idée d’avant-garde : nous sommes ici dans le domaine de la politique, où l’on doit imaginer un avenir pour concevoir des solutions toujours plus sophistiquées aux problèmes posés par la mutation constante des corps sociaux. Enfin l’idée d’innovation, propre à ce qu’on appelle la loi du marché : il s’agit de proposer au consommateur un produit susceptible de remplacer celui qu’il a déjà en mettant en avant des qualités dont l’ancien ne disposait pas, donc de satisfaire le besoin passé et d’en créer un nouveau. Progrès, avant-garde, innovation : la peinture de Dylan s’inscrit-elle dans ce schéma ?

Jean-Pierre Esquenazi est sociologue de l’art et des médias. Que nous dit-il de l’œuvre d’art ?7 Essentiellement que l’œuvre ne « naît » pas œuvre. Ce qui n’est au départ qu’un produit culturel est soumis à l’épreuve sociale et historique. Du coup, le concept d’œuvre s’appliquerait à un processus où l’objet changerait plusieurs fois de statut, la présentation au public n’étant qu’une étape dans l’existence de l’œuvre. Si je mentionne ici une approche sociologique de l’œuvre, c’est parce qu’au contraire de l’esthétique ou de la philosophie, la démarche nous permet de concevoir une pensée mouvante et évolutive de l’art. L’histoire de l’art montre déjà qu’un objet encensé à un moment donné, pour toutes sortes de raisons parfaitement admissibles à ce moment-là (invention, génie de l’artiste, beauté formelle) peut sombrer dans l’oubli, la proposition inverse se vérifiant aussi. Ce phénomène ne tient nullement compte de la qualité objectivement constatée de l’œuvre, puisque celle-ci est soumise à des conditions d’existence qui ne correspondent en rien à celles qui ont présidé à sa naissance : ainsi, les premiers acheteurs de Cézanne n’avaient qu’une vague idée de ce que le mot « spéculation » pourrait un jour signifier au sein du marché de l’art, et si certains disent parfois que le travail du même Cézanne annonce le cubisme, Vollard se contenta d’écrire : « Comment taire mon émerveillement durant le trajet de Marseille à Aix, pendant que défilaient, devant la glace de mon compartiment, tous ces paysages où je retrouvais les tableaux de Cézanne ?8» Y-a-t-il de l’invention et de la beauté dans les tableaux de Dylan ?

Peut-être Dylan plaidera-t-il l’ « appropriation » devant les tribunaux. Car il faudra bien qu’un jour, un juge dise si les mensonges et les emprunts du chanteur sont, oui ou non, de l’art. De l’argent changera alors de mains, mais cela aura autant à voir avec la peinture que l’eut par le passé le goût de la soupe Campbell. A propos de soupe, il paraît qu’un jour Andy Warhol lacha : « L’art des affaires succède à l’art ». Le béotien prend cette saillie comme une fulgurance, en oubliant que Balzac avait écrit dans La Rabouilleuse : « La vertu commence avec la prospérité ».

  1. Larry Gagosian possède plusieurs galeries : New-York (Madison Avenue, West 24th Street, 21th Street), Los Angeles, Londres (Britannia et Davis Streets), Rome, Athènes, Paris, Genève, Hong-Kong. []
  2. Dossier de presse de l’exposition, Galerie Gagosian, p. 1. []
  3. Ecrire « chapô », fort en usage dans la presse française, me répugne absolument. []
  4. C’est encore un coup des grecs : πολεμικός, polêmikôs signifie « qui concerne la guerre », « disposé à la guerre», « batailleur, querelleur ». []
  5. Intervention d’André Comte-Sponville au cours d’un débat sur l’art contemporain, Salon d’Automne, 2009. []
  6. Ibidem. []
  7. Jean-Pierre Esquenazi : Sociologie des œuvres-De la production à l’interprétation, A. Colin, Paris, 2007. []
  8. Ambroise Vollard : Souvenirs d’un marchand de tableaux, Albin Michel, Paris, 1937, p. 195. []

2 commentaires sur “Bob Dylan et la peinture”

  • 1
    Bruno on 22 janvier 2012 Répondre

    Excellent commentaire Jean,
    Merci d’avoir lu l’intégralité de mon article avant de le commenter quand certains ne le font pas, et comme tu l’as justement fait remarquer, se permettre de lui donner un titre qu’il ne mérite pas, trompeur pour le lecteur.
    Il y a cependant d’autres personnes à mettre en cause évidemment, car il n’y a pas système sans un réseau de complices et de profiteurs– « Le complot moderne de l’art », pour paraphraser un autre Jean, Baudrillard celui-là. Pour en citer quelques uns : à commencer par une évidence, la spéculation bourgeoise sur l’art (après celle de la noblesse sur la terre et histoire de situer le débat), Andy Warhol le manipulateur de génie et sa réception par à la fois par les milieux de l’art (alors qu’Andy faisait de la sociologie politique exprimée en production audio-visuelles déconnantes et manipulatrices) et depuis par les milieux d’argent (toujours les mêmes copains contre nature / coquins mais dans une société libérale les productions /le pseudo-« goût » artistiques doivent aussi dépendre du marché et non plus de nous, « le peuple » (éducation, pratique, production); Gagosian, le galerie, de Cindy Sherman, Richard Prince, Andreas Gursky à maintenant Bob Dylan où on a atteint un sommet dans le mensonge, le cynisme, la manipulation, les « simulacres », une certaine presse, magazines surtout, financée par ce même marché (galeries, institutions).
    Quelqu’un de bien intentionnée sans doute, au départ, madame Benhamou-Huet aux « Échos » pour ne pas la citer, est un bon exemple de la collusion des milieux dits d’arts. Dans son article elle déplore et justifie la disparition de la et des critique(s) d’art, souvent enfermés dans un milieu cultivé (il faut du matériau pour une/un bon(ne) critique) qu’elle fustige pour son soit-disant élitisme (procès d’intention ici évidemment), un vocabulaire précis et analytique (qu’elle qualifie d’hermétique et d’abscons)… la nouvelle Sarah Palin du monde de l’art avec la dose de populisme et de démagogie nécessaire-tout ce qu’il faut, jusqu’à la flatterie et l’utilisation du milieu pour des fins et une ambition propres (elle s’est même faite commissaire d’une exposition Andy Warhol tout en dénonçant Koons et Hirst, deux autres fieffés larrons de l’art (et son cochon d’or… mais Koons n’est pas encore allée jusque là, Hirst non plus d’ailleurs–provocateurs par moment certes mais dans ce qu’il faut pour une bonne publicité, pas plus)). C’est en effet sur les blogs qu’il faut maintenant aller lire la plupart des critiques qui font réfléchir–A.D. Coleman est in bon exemple pour la photographie américaine que je connais bien–car le pouvoir économique main dans la main avec le pouvoir politique qu’il finance (les deux partis politiques aux USA, Sarkozy/Bettencourt en France pour ne citer qu’un exemple local mais il y en a bien d’autres et partout…) font ce qu’il faut pour museler, ou éloigner les empêcheurs de tourner en rond de peur qu’ils n’éduquent un public de citoyens électeurs dans l’art du raisonnement critique et lui donnent les moyens de l’exercer. Merci donc de te gindre au concert de la résistance, Jean. A bientôt, Bruno.

    • 2
      Jean Leplant on 23 janvier 2012 Répondre

      Merci de m’avoir lu, Bruno, et d’en rajouter une couche (pour ceux qui n’ont pas lu le papier).
      Tu rafraîchis par la même occasion ma mémoire à propos des articles de madame Benhamou-Huet, que j’avais complétement oubliée… La sphère médiatique semble avoir quelques trains de retard (en gros, une bonne vingtaine d’années), un peu comme si Marc Jimenez n’avait rien publié sur la querelle de l’art contemporain (en 2005?). Car la question se place au niveau de l’élaboration d’une « pensée magique », qui associe obligatoirement une certaine production d’objets culturels avec la modernité, une exigence de visibilité de cette production avec la financiarisation de l’économie, l’indigence de la critique d’art avec la promotion des événements marchands. Résultat : un discours médiatique qui ressemble à un liquide bien connu : inodore, incolore, et sans saveur ; c’est pratique, ça peut se fondre dans n’importe quelle ligne éditoriale !
      Il semble que Benhamou-Huet associe langage abscons et critique d’art, et oppose (comme beaucoup de ses collègues) culture savante et culture populaire, avec une certaine perversité.
      Or, comme il n’y a pas de hiérarchie entre les cultures, modernité, économie et communiqués des commissaires d’exposition n’ont rien à voir avec la critique d’art, et ce n’est pas parce que cette dernière a quelques difficultés à se renouveler qu’il faut abandonner toute recherche de voies nouvelles.
      Juste un petit regret concernant ta tribune dans RP. J’ai l’impression que le format t’a contraint à quelques raccourcis qui nous ont conduits, quelques miens camarades et moi-même, à interpréter restrictivement, en première lecture, tes propos sur l’art américain. Mais ça valait bien le coup de pied dans la boîte de conserve!

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