Association d’idées glaciales

Cette charmante carte postale (?) m’est parvenue par le truchement de ma messagerie électronique. Je ne vous dirai pas grand-chose de son origine: grâce aux envois et autres transferts automatiques de messages, je ne sais rien du correspondant qui l’a émise, et les métadonnées du fichier sont incomplètes.

Qu’à cela ne tienne! Voilà une adorable façon de nous rappeler que les photographes, à l’instar des bouchers, charpentiers et autres fabricants de boutons de culotte, ont depuis longtemps leur sainte patronne: Sainte Véronique. Les catholiques la fêtent le 4 février, les orthodoxes le 4 octobre; pour sa part, le Larousse en 6 volumes de 1933 préconisait le 8 mars.

Franchement, on s’y perd un peu. Puisque cette Véronique n’existe pas dans le Nouveau Testament, il faut paraît-il aller chercher dans les évangiles synoptiques une certaine Bérénice (en grec: Berenikê, « qui porte la victoire »); celle-ci aurait peint un portrait de Jésus de son vivant et l’aurait offert à Tibère, empereur à Rome de 14 à 37. « Berenikê » se serait latinisé en « Veronique », puis l’étymologie populaire aurait fait le reste: vera icon, image fidèle, devint ainsi le départ de la légende qui veut qu’une inconnue ait essuyé le visage du christ sur le chemin de croix; le linge utilisé alors aurait été élevé au rang de relique, comme le suaire qui enveloppa Jésus après la crucifixion, et qui aurait été récupéré par la même Véronique.

Bien sûr, ces reliques nous renvoient à la notion de trace (ce qui reste perceptible après une action quelconque sur la matière ou sur l’esprit), et au principe de l’empreinte (qui n’est autre qu’une trace singulière, au caractère pérenne, à l’existence indubitable). Chacun y verra le rapport avec la photographie (argentique, surtout; en numérique, le débat est ouvert). Et Dieu, dans tout ça? Là, je préfère en rester à la phrase de Chenz: « […] La plus belle idée [de photographie] du monde, sans technique, pour peu que Dieu ait un peu le dos tourné, elle a une sale gueule »1.

Certes, mais l’association d’idées? Notre Sainte Véronique n’est point propriété exclusive des photographes: elle est aussi la sainte patronne des laveuses, lingères et autres lavandières, qui lui préfèrent parfois Sainte Agathe, Sainte Marthe, ou Notre-Dame du Peteu, comme ici à Limoges, sur les bords de la Vienne.

E. Morel (attribué à): Limoges, lavandière et naveteaux en amont du pont Saint Etienne", vers 1895. Tirage moderne d'une plaque stéréoscopique (8 x 17 cm) au gélatino-bromure. Collection particulière.

Ce cliché ne dit rien du bénéfice que tirait alors cette lavandière à invoquer Sainte Véronique ou Notre-Dame du Peteu. En revanche, la glace omniprésente sur les bords de la rivière nous renseigne quelque peu sur au moins trois points: les lavandières travaillaient par tous les temps; lorsque l’un travaille, il s’en trouve toujours un autre pour le regarder faire; il fait froid en hiver, et quand il fait froid, l’eau gèle. J’ajoute perfidement que le gel provoque des dégâts, mais aussi pas mal d’amusement depuis belle lurette…

E. Morel (attribué à): Limoges, patineurs et promeneurs sur la Vienne gelée, vers 1892-93 ou 1895, numérisation d'une plaque stéréoscopique (8 x 17 cm) au gélatino-bromure. Collection particulière.

Ainsi, c’est par ruse que je me dirige vers l’observation d’une certaine image du froid, véhiculée ces derniers jours par les grands médias, parfois maladroitement utilisée par la gent politique, et toujours relayée par les revues consuméristes de photographie.

Pour ces dernières, le froid n’est qu’un marronnier comme un autre. A l’entrée de l’hiver, la tradition apporte dans les kiosques la litanie des accus qui flanchent, de la neige qui sous-expose, de l’humidité qui envahit les entrailles de l’appareil, et des fesses mouillées quand on s’assoit n’importe où. Si on y ajoute le fameux givre du petit matin dans la brume et le visage ravi du petit dernier devant le bonhomme de neige, tout cela serait plutôt bon enfant si on n’oubliait pas l’essentiel: photographier par grand froid n’est pas une partie de plaisir. Les conditions météorologiques extrêmes (concept variable en fonction des individus) constituent un ensemble de contraintes qui viennent compléter celles du dispositif photographique. Elles sont donc en mesure d’entraver l’usage de ce dernier au cours de la réalisation du projet, c’est pourquoi leur impact sur le comportement du photographe me semble plus décisif que leur influence (dont on peut supposer qu’elle est aisément maîtrisable) sur le fonctionnement du dispositif. L’exposition prolongée à un froid intense, si elle n’est pas minutieusement préparée, induit des réactions physiologiques plutôt désagréables, qui, lorsqu’elles surviennent, confèrent à l’acte photographique un caractère aléatoire. A mes yeux donc, se vêtir en conséquence est plus important que protéger le sac photo, la bouteille thermos de café ou de thé doit remplacer dans ce fourre-tout l’objectif lourd et inutile, et les pommes de terre au lard de la veille valent mieux que l’extension de garantie du matériel.

Pour les grands médias, les températures glaciales de ces dernières semaines ont à nouveau permis l’expression des trois piliers de l’information prétendument populaire: l’excès de langage, le pathos et la prévention des risques. On a ainsi parlé de froid « polaire » (ou « sibérien »), de températures « nordiques » s’installant sur la France; formules abusives, on en conviendra, et qui reflètent une certaine incapacité à qualifier un phénomène peu fréquent mais non exceptionnel. Le brevet du pathos ira cette année à la chaîne de télévision France 2, qui a convaincu deux personnes vivant dans leur voiture de dévoiler leur intimité2, et pour lesquelles la solidarité va s’exprimer immédiatement par des propositions, venant de particuliers, d’hébergement temporaire3. Le goût des médias pour la prévention des risques s’étant largement exprimé au cours de ces quelques jours de grand froid, j’en retiendrai seulement deux aspects: la question du froid « ressenti », et les décès survenus en France à l’occasion de cet épisode météo. La notion de température ressentie est utilisée depuis longtemps outre-atlantique, et se veut essentiellement pédagogique; tous ceux qui pratiquent le vélo la connaissent bien, comme les motards. C’est une image au contenu variable et ambigu: accoutumance, habillement, surface exposée au vent en font un concept interprété individuellement; exemple caractéristique d’une certaine pratique journalistique, qui semble vouer une haine irréductible envers le mouvant et l’incertain4. Les décès dus au froid, dont aucune comptabilité officielle n’existe à ce jour, restent quant à eux la valeur sûre: symbole du risque ultime, la mort par hypothermie demeure l’image idéale du danger. Elle aura suscité, cette année encore, l’emballement de certains, qui auront attribué au froid le décès de personnes tuées, à l’évidence, par leur extrême pauvreté (le plus souvent) ou leur bêtise.

Dictons: « A la Sainte Véronique, le soleil à l’hiver fait la nique », « A la Chandeleur, l’hiver meurt ou prend vigueur », mais « Beau février, c’est disette au grenier ».

  1. Attribué à Chenz, dans: Chenz et Jeanloup Sieff, La Photo, Denoël, Paris, 1976, p. 217 []
  2. France 2, journal de 20h, 6 et 7 février []
  3. Confirmation: la construction de la narrativité des images conduit à des réactions opposées. Dans le cas de ces deux personnes, plans de coupe sur leur « intérieur » soigné, féminisé; prises de vue alternant plongée et contre-plongée; cohérence du discours des interviewées. Le contraste avec la manière, plus habituelle, de montrer les gens qui vivent dans la rue ou sous la tente, est ici saisissant (plongée, floutage des visages indiquant la honte des individus rencontrés, discours embrouillé, etc.). Il existe donc des bons et des mauvais SDF, ceux qui se lavent et ceux qui sentent mauvais, des courageux et des fainéants. On aide spontanément et personnellement les premiers, les seconds doivent être pris en charge par des services spécialisés. []
  4. Quand, à l’école, nous observions la baisse du mercure dans le thermomètre, dont l’extrémité était enveloppée d’un morceau de coton imbibé d’alcool à brûler, c’était toujours celui qui soufflait le plus fort et le plus longtemps sur le morceau de coton qui obtenait la baisse de température la plus importante. []

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *