Si t’es sage, t’auras une image!

« Quand on disait au docteur Peyrolles qu’il faut malgré tout une ceinture pour retenir un pantalon, il répondait que les sauvages n’en portent pas et ne souffrent jamais de varices. Et quand on lui reprochait de coiffer son neveu d’un melon, il répondait que le gibus est trop cérémonieux pour un enfant et que tout le monde juge le chapeau mou bien débraillé. Et il en concluait: « Que voulez-vous qu’on lui mette? »
[…] Le docteur n’avait pas l’habitude des enfants et traita son neveu comme une maladie. […] »
fruits-du-congoAinsi débute le troisième et dernier roman d’Alexandre Vialatte, Les Fruits du Congo (1951). Ces « fruits du Congo », c’est une affiche; elle représente une négresse (le mot n’est plus aujourd’hui politiquement correct) magnifique qui porte des citrons d’or. C’est une image. L’image devient ici prétexte, tant elle symbolise, pour les collégiens d’une ville d’Auvergne, l’aventure et l’extrême poésie de l’existence. Mais Les Fruits du Congo n’est pas seulement un roman sur l’adolescence, ses rêves et ses chimères. En montrant tous les recoins (géographiques et psychologiques) d’une ville de province, Viallatte reconstruit d’autres images, celles de l’amour, de l’extravagance, du mystère, de la peur. Au fil des pages qui s’égrenent, bien malin qui pourra dire si l’on est dans le réel ou l’imaginaire des personnages; à partir d’une image, Vialatte nous entraîne dans l’élaboration complexe d’une autre image, et nous voilà souvent perdus, surpris, inquiets, amusés, au milieu de ses innombrables caractères. Les Fruits du Congo, c’est l’image de la découverte du réel, avec ses joies, ses égarements, ses déceptions.
Auvergnat et germaniste, Alexandre Vialatte (1901-1971) fut le premier traducteur de Kafka en français et (entre autres) l’auteur de plus de 800 chroniques parues dans La Montagne (de 1952 jusqu’à sa mort). Quelques unes de ses saillies sont restées célèbres: « Je suis un écrivain notoirement méconnu », « Nous vivons une époque où l’on se figure qu’on pense dès qu’on emploie un mot nouveau », ou encore « Les statues ne font que nommer l’oubli. On n’est jamais plus mort qu’en bronze ». On ne peut reprocher qu’une seule chose à cette plume alerte et réjouissante: Alexandre resta auvergnat, bien qu’il naquît en Haute-Vienne; péché véniel…
Alexandre Vialatte: Les Fruits du Congo, Editions Gallimard, 1951, 1978, 1993; 467 pages, 12 €, ISBN 978-2-07-072298-8.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *