De quoi Kodak est-il le nom?

La société Kodak s’est placée, le 19 janvier 2012, sous la protection de la loi américaine sur les faillites (le fameux « chapitre 11 »). Cette procédure devrait momentanément tenir l’entreprise à l’abri de ses créanciers les plus féroces, et lui permettre de lever quelque emprunt pour mener à terme son hypothétique reconversion. La marque paye aujourd’hui au prix fort quelques dizaines d’années d’errements commerciaux et technologiques1, sans avoir su valoriser, depuis vingt ans, quelques prodigieuses innovations de son cru2.
A l’annonce de cette sombre nouvelle, des millions de petits cœurs ont battu plus fort : du retraité britannique (angoisse justifiée) à l’amateur de TriX (inquiétude sans intérêt), en passant par le commentateur avisé (« on vous l’avait bien dit : la photographie argentique est morte, seule Kodak ne s’en était pas rendu compte »), les exégètes du monde photographique n’ont cependant pas poussé la glose bien loin.

Jetons un coup d’œil au document3 dans lequel Kodak expose brièvement sa stratégie de sortie de crise. Je cite4:
« Au cours de ces dernières années, la société a mis à exécution un plan d’action destiné à la faire évoluer d’une activité fondée sur le film traditionnel vers une autre, rentable et durable, fondée sur le numérique; elle a été cependant confronté à certains obstacles, dont:
– l’héritage et les coûts de restructuration de son activité traditionnelle,
– un déclin plus rapide que prévu de son activité traditionnelle,
– l’importance des investissements nécessaires à la croissance de la nouvelle activité,
– les retards dans la stratégie de financement des investissements. » Plus loin, Kodak affiche son programme en quatre points:
– la consolidation des comptes aux Etats-Unis et à l’étranger,
– la monétisation des brevets (nommés ici pudiquement « propriété intellectuelle ») non-stratégiques (naïvement, je croyais que le dépôt de brevet était toujours stratégique),
– une résolution objective du passif et de l’héritage,
– la focalisation sur les branches rentables de son activité.

J’adore ce discours technique : il me rappelle à bon escient que ma propre activité, liée à Kodak ou à ses alter ego pour ce qui concerne les dispositifs que j’utilise chaque jour, n’a aucun point commun avec celle d’une multinationale de quelque nature que ce soit. Ce sentiment est induit par la différence notable entre une marque, qui permet d’associer la nature d’un produit et sa qualité avec un besoin (réel ou supposé) quelconque, et l’entreprise qui utilise cette marque, et qui organise ses activités en fonction d’objectifs n’ayant qu’un lointain rapport avec la susdite nature du produit : rémunération de l’actionnariat et du personnel, maîtrise de la concurrence par le dépôt de brevets tous azimuts, j’en passe et des meilleures.

Certains pourront objecter que l’un ne va pas sans l’autre, que la marque est synonyme de savoir-faire, de culture d’entreprise. Mais ceux qui attribuent les déboires de Kodak aux seuls changements intervenus depuis dix ans dans le monde de la photographie semblent oublier que le comportement de cette entreprise est depuis bien longtemps celui, parfaitement banal, d’une multinationale aux objectifs absolument ordinaires.

L’exemple français en est un des témoins. Le site de Vincennes a cessé toute activité en 1986 ; malgré la reconstruction, son cas ne semble pas complètement résolu et des inquiétudes subsistent, dix ans après la réouverture d’une école primaire érigée à cet endroit, et qui avait été momentanément fermée en raison de la survenue de plusieurs cas inexpliqués de cancer parmi les élèves. A Sevran, l’arrêt fut effectif en 1995 ; il a fallu attendre 2002 pour que débutent les travaux de désamiantage, et la dépollution des sols aurait exigé l’excavation de 100000 tonnes de terre en 2003-2004. La production des « prêt-à-photographier » (PAP, dits « appareils jetables ») de Châlons-sur-Saône  a été délocalisée vers la Hongrie en 1998 ; deux vagues de suppressions d’emplois ont suivi jusqu’en 2005 (au total, plus de 600).

Au « doigt mouillé », en vingt ans, Kodak a divisé par 3 le nombre de ses employés dans le monde, et depuis 10 ans, a fermé 13 usines et 130 laboratoires. Ce modèle d’adaptation à la conjoncture, presque caricatural5, n’est pas celui d’une entreprise qui se laisse aller sur sa lancée, comme voudraient nous le faire croire quelques commentateurs. Il s’agit au contraire de l’exemple le plus pur des errements de la gestion capitalistique, dans ce qu’elle peut produire de plus détestable.

Souvenons-nous en quand nous insérons notre pellicule dans la Rétinette, ou notre carte-mémoire dans l’Easy Share Max : quelle différence entre la fabrication des films en 1958 et celle des cartes-mémoire en 2010 ? Aucune, sur le fond : des machines, des gestes répétitifs, des contrôles quantitatifs et qualitatifs poussés, la routine, quoi…


Le jour où ces gars-là trouveront la recette pour faire pousser des bananes sans peau sur la lune, les cultivateurs indiens seront à plaindre.

  1. Souvenons-nous, par exemple, de l’expérience malheureuse de la photographie instantanée, et du procès perdu contre Polaroïd []
  2. On s’en doute, le format argentique APS (gamme Adventix) n’en fait pas partie… []
  3. Société Kodak : Public Lender Presentation, janvier 2012 []
  4. Mon anglais approximatif ne m’autorise qu’une traduction sans garantie d’exactitude []
  5. Surtout quand on se souvient de l’appétit de Kodak envers les laboratoires autour de 1990 []

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