Mon salon de la photo 2010

12. novembre 2010 L'atelier 5
Le salon parisien de la photographie suscite toujours des avis pour le moins contrastés. Ceux qui fustigent une « foire du Trône » à l’abri de la pluie s’opposent aux amateurs de rencontres impromptues, pendant que certains s’agacent des tracasseries que leur fait subir le service de sécurité, alors que d’autres rêvent en écoutant quelques conférenciers aux propos improbables. Souvent, tous négligent la fonction essentielle d’un salon : montrer pour vendre, en s’adressant à trois (au moins) cibles différentes : l’amateur (éclairé ou non), le professionnel (fabricant d’images), le négociant (fournisseur des deux premiers). Pour avoir fréquenté, depuis fort longtemps, ce salon sous ces trois statuts, je dois reconnaître que l’accueil qu’on y reçoit dépend énormément de la mention inscrite sur le badge que l’on arbore fièrement au revers de la veste… Ce qui ne surprendra pas le photographe, acteur familier de la « théorie des apparences ». « Aller au salon » ne peut donc être qu’une expérience personnelle. Permettez-moi de vous narrer « mon » salon de la photo 2010.

Donc nous sommes le lundi 8 novembre. Il fait un temps de chien dehors, et une chaleur étouffante dedans (un séjour à Paris, aussi court soit-il, me procure toujours la même impression : à la mauvaise saison, la France entière semble faire des économies de chauffage pour que les parisiens puissent travailler en tee-shirt). Alors que je passe le contrôle d’entrée, je pense déjà aux stands que je ne verrai pas, c’est-à-dire aux grands et petits absents du salon de la Porte de Versailles. Quelques exemples (par ordre alphabétique) de ces entreprises qui ont estimé qu’exposer ici n’était pas une priorité : Deknudt (cadres photo, une des meilleures finition que je connaisse), Foma Bohemia (pellicules, papiers, matériaux pour le domaine médical), Gossen (posemètres, thermocolorimètres), Hensel (éclairage de studio), Henzo (albums photo pour l’amateur et le professionnel), Hoya (filtres pour la prise de vue), Kaiser Fototechnik (accessoires pour la prise de vue, le laboratoire et l’archivage), Linhof (même si j’entreverrai plus tard, presque dissimulée dans une vitrine d’importateur, une chambre moyen format de la marque), Paterson Photographic (idem Kaiser), Rollei (appareils et chambres moyen format), Sinar (qu’on ne présente plus). Certains d’entre eux apparaîtront discrètement sur le stand des importateurs, et la liste serait plus longue si on y ajoutait tous les chinois, japonais et autres américains, qui, après avoir fait le déplacement de Cologne il y a deux mois, ne sont pas venus à Paris (Shen-Hao, Slik, Horseman, Toyo…).

Un premier « tour de piste » me permet de constater qu’ici, la photographie argentique est une maladie honteuse : inutile de revenir sur les immenses possibilités de l’association argentique-numérique, ou sur une pratique de la « photographie-plaisir », qui associerait au « voir un peu plus tard » le « toucher » d’un appareil que l’on chérit (pour sa forme, son poids, l’emplacement de son viseur, son bruit, que sais-je encore?). C’est donc en catimini qu’on va m’expliquer comment on transforme un Leica M7 en Leica M3, et c’est presque gêné qu’on me susurrera le prix du Voigtländer Bessa III Mittelformatkamera. Chez Forest (cartonnages, livres photos), du bout des lèvres, on m’avouera continuer à produire des albums professionnels pour les photographes qui doivent rentabiliser des équipements de tirage sur papier couleur argentique, afin que ces derniers puissent proposer des produits (notamment en portrait de mariage) voisins du livre-album numérique mis en avant par la marque.

Ce livre photo numérique semble bien être la tendance du moment (j’écris « semble », car il existe parfois un certain décalage entre le fantasme de la commercialisation et l’achat massif d’un produit). Pas une allée du salon sans son stand consacré au livre photo : des géants Cewe ou E-Center au nouveaux arrivants comme Blurb (pour les amateurs, principalement), des très professionnels italiens proposant des albums façon bible du XVIè siècle aux solutions artisanales de Kis Photo-Me, on ratisse large dans ce domaine. L’offre est aujourd’hui si diversifiée (formats, reliures, grammages, etc.) que la différence se fera probablement sur les logiciels et les prix, au risque de minimiser la véritable révolution du livre photo : l’accès à un espace photographique nouveau.

Un autre « truc » du moment, c’est la photographie amateur en 3D. Quand j’étais môme, on allait voir un film « en relief » ; aujourd’hui, on espère beaucoup de la « 3D »… En tous cas, Fuji (FinePix Real 3D W3), Panasonic (Lumix G2-3D) et Sony (NEX-5) sont déjà dans la course. Pour être tout à fait honnête, je dois avouer que la vision avec impression de relief, d’un film comme d’une photographie, me semble assez excitante, mais quelques réserves me viennent à l’esprit. D’abord, je remarque l’étonnante capacité qu’ont les industriels à réinventer en permanence le fil à couper le beurre. Ainsi, on nous ressort régulièrement la 3D, sous des appellations différentes, depuis la fin du XIXè siècle. Ensuite, la proposition industrielle (j’y tiens, car il ne s’agit là nullement d’invention, et à peine d’innovation) de la vision en relief a toujours été un feu de paille en raison de la nécessité de disposer d’un environnement technologique capable de reproduire l’effet, ce qui peut être, au choix, agaçant, déstabilisant, encombrant, onéreux. On est ainsi passé de la jumelle stéréoscopique aux lunettes bleu/rouge, puis au téléviseur compatible. Enfin, et surtout, la question est : la 3D en photo d’amateur, pour quoi faire ? Car je ne me vois pas me farcir les 912 images en 3D du dernier voyage du cousin Jules au cours d’une interminable soirée, qui n’aura rien à envier aux mémorables projections  du contenu des 25 paniers de diapositives que nous infligeait son paternel il y a vingt ans ! … Si, Si, même les plus jeunes savent de quoi je parle, puisque le dernier avatar de ces moments difficiles est désormais reproduit avant chaque repas de mariage (la mariée à 3 ans, le premier bain de mer du marié, la première boum-surprise partie où « ils se sont mis minables », etc.). En imaginant ce que cela pourrait devenir en « 3D », l’envie me prend de devenir menuisier-ébéniste…

Un deuxième « tour de piste » soulève une question d’ordre général. Le salon de la Porte de Versailles revendique 70000 visiteurs pour 150 exposants et 5 jours d’ouverture ; la « Kina » de Cologne annonce 150000 visiteurs pour 1500 exposants sur 6 jours. Avec le dixième du nombre d’exposants de la Photokina, le salon de Paris accueille la moitié des visiteurs de la grand-messe teutonne. Cela témoigne d’une belle vitalité, d’autant qu’un calcul purement théorique permettrait au salon de Paris de prétendre qu’un stand pourrait y être vu chaque jour 95 fois, contre 17 fois seulement à Cologne. Un autre calcul (tout aussi stupide que le premier) montre qu’une dizaine d’exposants du salon de Paris (soit 7% du total) occupe près du tiers de sa surface (en vrac : Tamron, Fujifilm, Panasonic, Sony, Nikon, Pentax, Samsung, Canon, Olympus et Sigma). Si j’ajoute à ce constat la présence d’un « village de vente » sérieusement tourné vers une clientèle d’amateurs (FNAC, Phox, Camara et Cirque Photo Vidéo), je commence à toucher du doigt la raison de cette vague déception teintée d’un léger ennui qui étreint le professionnel lors de son entrée en ces lieux : le fabricant d’image compte « pour du beurre » dans le marché de la photographie. Tout à coup, le même photographe professionnel en vient à méditer sur une autre comparaison : la totalité des personnes vivant (directement ou indirectement) de la photographie en France (un peu moins de 40000, selon l’Observatoire des professions de l’image) ne représente, grosso-modo, que la moitié des visiteurs du salon ! Eh oui, à l’instar du salon de l’automobile, qui n’est pas fait pour les garagistes, le salon de la photo n’est pas organisé pour les photographes professionnels ! Ces derniers sont encore la caution de sérieux de la manifestation, par la présence de certaines de leurs organisations (GNPP, UPP, Chambre de Métiers de la Seine-Saint-Denis…) ou quelques uns de leurs fournisseurs, mais ils ne sont plus, pour la plupart des fabricants ou des importateurs, un moteur pertinent de chiffre d’affaires.

Mais un troisième « tour de piste » permet cependant de rentabiliser le déplacement.
D’abord en faisant la chasse aux « zigouigouis ». Le zigouigoui, c’est le truc, la chose, le machin, le bidule auquel seul le professionnel va penser pour se sortir d’une ornière technique ou pratique. Connaissez-vous le ZIGVIEW Live View (Kaiser, importé par Mmf-Pro) ? C’est un système moniteur+déclenchement à distance (jusqu’à 100 m, par cordon, avec détecteur de mouvement) qui se branche sur un réflex numérique. Pour celui qui a vécu des situations difficiles en studio, que je vous laisse imaginer, ou l’obligation de se coucher dans l’herbe mouillée, c’est petit, léger, et moins onéreux qu’un ordinateur portable. A propos d’ordinateur portable : Gitzo propose une tablette (plateau pour moniteur, 30×40 cm) qui se fixe sur tous ses trépieds ; à l’extérieur, plus besoin de traquer la chaise ou un endroit sec et propre pour poser la machine ! Plus sérieusement : quand la marque Minolta a disparu, Kenko a repris la production de ses appareils de mesure ; la société Kelvin importe en France un des trois modèles, le KFM 1100, ce qui permet de se doter d’un  posemètre-flashmètre « de course » pour la modique somme de 320 € (soit environ deux fois moins cher que l’ancien Minolta). Notons à ce propos que Kenko vend un boîtier argentique rudimentaire, le KF, en monture Nikon F-AI, Pentax K ou Yashica-Contax ; les possesseurs de vieux « cailloux » apprécieront… Les flashes Quantum (150 joules, quand même, avec diffuseur bol, tube éclair interchangeable) sont compatibles ETTL (Canon) et iTTL (Nikon) ; c’est un peu cher, mais pour m’être servi longtemps de leur clone Sunpack (120 joules), je sais combien ces flashes sont efficaces en termes de qualité de lumière. Pour rester dans les flashes de reportage: je ne savais même pas que Metz fabrique une torche 45CL4 Digital (NG 45) elle aussi parfaitement compatible avec les nouveaux systèmes ETTL et iTTL.
Rentabiliser le déplacement, c’est aussi se tenir au courant des tarifs ; certes, le photographe entretient souvent un rapport conflictuel avec l’argent, mais la pureté d’âme ne fait fait pas bouillir le marmite, ni ne permet de négociation efficace. Disons-le tout net : ça ne s’arrange pas de ce côté là, et ce qui était valable il y a vingt ans l’est encore aujourd’hui, à peu de chose près. Nonobstant la question des taxes et autres systèmes de promotions, et en usant de circuits de distribution « honnêtes », quand on s’équipe pour 100 € en France, on pourrait le faire pour 90 € en Allemagne, et 75 € aux Etats-Unis. La règle est valable pour l’optique, comme pour l’éclairage de studio. C’est assez frustrant et agaçant, n’est-ce-pas?


5 commentaires sur “Mon salon de la photo 2010”

  • 1
    joel on 17 novembre 2010 Répondre

    belle analyse, j'ai été surpris par la taille riquiqui du stand broncolor, même si les générateurs présentés me font toujours saliver!
    le GNPP roule pour lui, comme d'habitude, et l'UPP était quasi fermé, dommage, ah, j'oubliais un stand rigolo: lumix, fabriquant de tubes à éclat haut de gamme pour toutes marques, qui semble maintenant s'ouvrir vers les radars automatiques, peut être un marché plus prometteur que les photographes,du moins en pleine expansion, apràs l'identté biométrique, à quand le reporter automatique en mode programme?

  • 2
    Jérémie on 21 novembre 2010 Répondre

    Effectivement Analyse intéressante. Je relativise quand même l'importance du badge pro. Le mien a passé la journée dans la poche de mon blouson, car j'aime être à l'envers de la populace, et cela ne m'a pas empêché d'essayer, avec plus ou moins de facilités, les Leica S2 et Pentax 645D.

    Sinon je note, en vrac:
    .l'amélioration de l'ambiance par rapport à l'édition précédente: moins de strip-teaseuses et un niveau sonore des gros exposants moins désagréable.
    .l'apparition de démonstration "caméraman".
    .Un stand BMW Motorrad dont on peut se demander le pourquoi de la présence sur ce salon.
    .Que les photographes qui ont des appareils japonais avec des gros zooms aiment shooter les hôtesses et que ceux qui ont des moyens formats préfèrent photographier les motos BMW.
    .le m9 titanium est esthétiquement attrayant.
    .une conférence GNPP d'un niveau révélateur, me semble t'il, de ce qu'est la photographie et sa formation pro en France actuellement.

    Voilà, grosso-modo…

  • 3
    Article 4 on 21 novembre 2010 Répondre

    @Jérémie. Le badge est, j'en suis d'accord, souvent inutile. Il demeure un "facilitateur" d'entrée en matière sur certains stands (je pense ici plus spécifiquement aux cartonniers, qui demeurent d'excellents thermomètres de la photographie à caractère social).
    Le stand BMW a été "vendu" aux visiteurs, me semble-t-il, comme un endroit où l'on pourrait faire des photos. Ce n'est pas idiot, mais cette présence paraît un peu déplacée: surface vacante à combler? Copinage? Inovation marketing?
    "une conférence GNPP d'un niveau révélateur, me semble t'il, de ce qu'est la photographie et sa formation pro en France actuellement." Il serait intéressant que tu développe…

  • 4
    Jérémie on 23 novembre 2010 Répondre

    Développer? Je le fais avec un plan en trois parties?

  • 5
    piero on 7 décembre 2010 Répondre

    Effectivement decevant, attristant, quasi angoissant deni de l’argentique ,lorsque tout à coup pendu à la grille d’un stand très péripherique un « vvviel Olympus » et une etiquette 30 euros. Reve je? Questionnons BlaBliBlaBlo? Minauderies convenues des jouvencelles…c’est pour le baudrier. L’appareil est décoratif, ou pour ne pas confondre ce harnais avec ceux des pilotes de F1 et autres sauteurs à l’elastique. Sachez qu’il est extremement jubilatoire de passer pour un vieux CQFD face à des ingenues au nez si galactogènes. Continuons notre visite Celinesque, polope,polope …j’aimerais tant un jour visiter enfin à Paris le :  » SALON DU SALON « . Peut etre en commodité de la conversation à roulettes. (mon salon PIERO de LAROCK BOBOIT )

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