Une affiche en campagne

A l’heure des réseaux sociaux,  au moment où la science de la statistique nous fait regarder notre téléphone portable 150 fois par jour, l’affiche de campagne d’un candidat à l’élection présidentielle n’a peut-être plus la même importance qu’autrefois. Cependant, ce mode de propagande n’est pas encore moribond, puisque sitôt devenue effective la candidature du président Sarkozy, la presse s’est hâtée de publier l’image du président-candidat, image qui va bien vite prendre sa place (je le présume) dans le paysage des panneaux publicitaires et, quand le code électoral lui en donnera le droit, devant tous les bureaux de vote de France (je passe sur l’affichage dit « sauvage », dont les règles m’échappent totalement). A peine cette affiche connue, les détournements déjà nombreux circulaient sur la toile, comme les descriptions et analyses plus respectueuses. Cet intérêt démontre à lui seul qu’une telle publication n’est pas anodine, et qu’elle doit sans doute nous raconter quelque chose.

L’affiche est déclinée en deux versions («hauteur» et «travers», «portrait» et «paysage», comme on voudra). J’ai choisi le format horizontal, mais cela n’a guère d’importance pour ce qui va suivre ; inconvénient mineur : on n’y voit pas la rosette au revers du veston du candidat.

Donc : sur fond de mer et de ciel (les 4/5èmes de la hauteur pour celui-ci), la tête et les épaules du candidat occupent un gros tiers gauche de l’image. De ¾ face, le visage de N. Sarkozy est à peine souriant (les lèvres restent serrées), baigné d’une lumière en léger contre-jour, au contraste léger1. Veste noire, chemise blanche, cravate noire2. Sur le ciel, à hauteur d’œil, le slogan de campagne : « La France forte » (en blanc, tout en majuscules)3. A peine visibles : en bas à gauche, le nom du candidat ; en bas à droite, le nom de son site (qui reprend le slogan).

Couleurs dominantes : bleu et blanc. Eléments constitutifs de l’image : le ciel, la mer, le slogan, le visage du président-candidat. On connaît bien ce dernier, je passe.
Le bleu calme et apaise, mais ne tonifie pas. Toujours présent dans l’alternance du jour et de la nuit, il est propice au rêve. Les Egyptiens, paraît-il, considéraient le bleu comme la couleur de la vérité. Pour nous l’azur évoque les jours meilleurs de l’été, de riches moissons. Le blanc, à Rome, est la couleur du candidatus ; symbole du passage, du rite du passage, c’est la couleur du changement d’état. On lui associe souvent la pureté, la virginité. Le bleu et le blanc sont des couleurs mariales auxquelles on combine le détachement des valeurs terrestres et l’élévation de l’âme vers Dieu.

Le ciel, c’est ce qui est « en haut ». Ce qui est en haut est transcendé, au sein d’un ordre universel immuable. Quand on est sérieux, comme un candidat à l’élection présidentielle, la mer évoque plus la dynamique de la vie que les vacances à la plage. Mais l’eau, symbole de pureté, et l’océan, où naît chaque chose, savent aussi inquiéter : l’absence de limites, de repères, rend leur fréquentation incertaine.

Evitons enfin la glose de la composition de l’image ; une (longue) citation : « Commentant le texte du Cantiques de Cantiques, « son bras gauche est sous ma tête et sa droite m’étreint »4, Guillaume de Saint-Thierry précise que la droite exprime la sagacité de la raison et s’exerce dans l’effort. La gauche, amie du repos, désigne la vie contemplative et la sagesse ; elle se réalise dans la paix et le silence. »5.

Petite remarque en marge : nulle trace sur l’affiche de la couleur rouge et de la symbolique de la terre (l’arbre), présentes dans la communication visuelle du parti politique d’origine du candidat.

Dans quel combat l’affiche de campagne est-elle engagée ? Jusqu’au 22 avril au moins (une nouvelle affiche peut être conçue pour le second tour, si le candidat franchit le premier), cette image du président-candidat va devenir le siège d’un affrontement : d’un côté  l’affiche de son concepteur, chargée du sens de la symbolique, de l’autre le regard de l’électeur, qui associe (consciemment ou non) à cette symbolique des souvenirs et des convictions.

Le dépouillement de l’affiche de campagne est l’antidote du bruit médiatique ; elle se veut le lieu de la réflexion individuelle, entre allégorie et association d’idées. L’homme seul devant l’immensité, au-dessus des partis, aspirant aux plus hautes fonctions, s’y confronte aux errements de sa précédente victoire et à son apparente agitation passée. Le réconfort apaisant d’un monde connu s’y oppose à l’inquiétude de lendemains indéfinissables, l’effort vainqueur de l’adversité y rappelle les efforts vains du passé. La mer calme et sereine, promesse d’une pêche miraculeuse, y ressemble aux flots trompeurs qui enserrent la Grèce dans l’étau de la finance. Dans le registre de l’association d’idées, les couleurs dominantes de cette affiche sont celles d’une France chrétienne, opposée à une France multiconfessionnelle, comme celles du secours ambulancier, dont l’aide providentielle s’oppose à l’incertitude cruelle de la maladie.

L’affiche de campagne de Nicolas Sarkozy est tout cela : l’image du protecteur de la France Eternelle et l’image de l’ordonnateur paisible des enterrements de première classe.

  1. Deux points lumineux dans chaque œil : dans mon cours de portrait, c’est une faute… []
  2. Un peu désuète, la cravate ; celle-ci fait partie de la garde-robe du candidat depuis plusieurs années. []
  3. La police de caractères utilisées ici, sans empattement, semble faire partie de ces innombrables déclinaisons de la police Univers créée chez Deberny et Peignot en 1957 pour I.B.M. : de la rigidité adoucie par la jovialité des arrondis. []
  4. Cantiques des Cantiques, 8, 3. []
  5. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant : Dictionnaire des symboles, Laffont et Jupiter, Paris, 1982, p. 372. []

5 commentaires sur “Une affiche en campagne”

  • 1
    Jeremie on 17 février 2012 Répondre

    Ce qui me semble clair c’est que la couleur dominante de cette affiche s’oppose à celle du logo de l’ UPP dont les membres ont du être particulièrement ravi d’apprendre grâce aux Exifs que cette image provient d’une banque…

    Légalement le nom du photographe portraitiste de Sarkozy ne devrait il pas être mentionné sur l’affiche?

    Enfin moi j’me demande cela car avec tout ce ramdam Hadopiste…

    • 2
      Jean Leplant on 17 février 2012 Répondre

      La couleur du logo de l’UPP se trouve, me semble-t-il, sur l’affiche de campagne du principal adversaire de N. Sarkozy.
      Pour le reste, j’espère que tout le monde s’en fiche: l’enjeu de l’élection présidentielle est d’une autre nature que la satisfaction momentanée de quelque ego photographique, largement compensée par le bouche à oreille dans un tel cas de figure.
      Quant aux métadonnées du fichier image concerné, on en a entendu parler dès la publication de l’affiche. J’avoue ne pas m’y être intéressé, ce n’était pas mon propos.

      • 3
        Jeremie on 26 mars 2012 Répondre

        Oh moi vous savez j’disais ça j’disais rien… Je trouvais juste que c’était là une bonne occasion pour un syndicat, même corporatiste, de se faire entendre. Mais ils n’ont même pas réagi les cocos, c’tait que j’dois pas avoir une bonne vision globale et concrète de la chose…
        Quoi qu’il en soit je trouve que c’tait mieux avant la politique: Giscard par Jacques-Henri Lartigue, voilà d’la belle image de propagande!

        Bref… Je vous remercie pour la référence du bouquin Le Portrait de Walter Carone, passionnant du début à la fin, voilà un bouquin que je regrette vraiment de pas l’avoir lu plus tôt. Et j’en profite pour vous inviter à jeter un oeil , si vous avez l’temps j’sais ben que vous êtes un gars souvent pris, au film dernièrement Césarisé « L’exercice de l’état »… Y’a deux séquences particulièrement intéressantes, en lien avec le rapport photographe-politique, dont une sur le portrait. Vous m’en direz des nouvelles mon bon monsieur! Arrivederci.

  • 4
    Pascal on 4 juillet 2012 Répondre

    J’aime beaucoup votre référence à l’Ancien Testament et à son « Cantique des Cantiques » qui résume parfaitement la relation entre un homme et une femme. Faut-il comprendre que la France s’est finalement lassée de son Président, que la passion n’a pas laissé place à l’amour…!??

    • 5
      Jean Leplant on 5 juillet 2012 Répondre

      Parfaitement, Pascal; surtout si l’on considère ici que la « France », en l’occurrence, est cette petite partie de l’électorat qui fait la différence lors d’un second tour de l’élection présidentielle. A la réflexion, on peut y voir aussi un soupçon de ma perfidie presque légendaire: associer l’image du NS de Latran avec le seul livre de la bible qui ne parle pas de Dieu est assez piquant…

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