Les belles histoires de Papy Photo: 1978

26. novembre 2010 Histoire(s) 0

Ce n’est pas un hasard si cette première histoire est consacrée à l’année 1978. Contraint d’extraire quelques kilos d’archives d’un rayonnage difficile à atteindre, pour une sombre affaire de tests du Nikon FE (sorti fin 1977) que je voulais relire, j’ai décidé de faire d’une pierre, deux coups : une fois satisfaite ma curiosité à propos de ce Nikon FE, qui était alors vendu 30% plus cher que le FM (note à l’attention des collectionneurs), je me suis plongé avec délices dans cette année « avec Photokina » (chacun sait qu’il y a aussi les années « sans Photokina », puisque cette foire d’outre-Rhin n’a lieu que tous les deux ans). Puisque nous passons par l’Allemagne, je rappelle aux nostalgiques que c’est l’année où Volkswagen cesse définitivement de produire en Europe son fameux Type 1 (pour les béotiens : la Coccinelle). 1978 en France, c’est l’année de naissance de la loi dite « Informatique et libertés » et du plan Vigipirate, ainsi que de la catastrophe écologique en Bretagne, après le naufrage de l’Amoco Cadiz. Bref, de l’élection du pape Jean-Paul II au rachat de Chrysler-Europe par Peugeot, en passant par les accords de Camp David, revenons, pour quelques mots seulement, à la Photokina.

La firme Sigma y présente son premier zoom très grand angle, alors unique au monde : f : 3,5/21-35 mm. Olympus attaque le Minox 35 sur son propre terrain, avec son modèle XA : 102x64x39,5 mm, à peine 230g, sans ses piles et sa bobine 135 ! A l’est, du nouveau : Praktica lance son premier modèle à monture d’objectif à baïonnette, bourré d’automatismes et d’électronique, carrossé comme une grenade quadrillée, le B200. Enfin, Fuji dévoile (en format 135 seulement) son nouveau film Neopan 400.

Mais nous sommes ici pour parler du métier, et j’ai sous les yeux l’année 1978 de la revue Le Photographe. La « revue mensuelle des professions photo cinéma » trouve alors une part non négligeable de son lectorat au sein de l’artisanat photographique, et particulièrement auprès des portraitistes, photographes de mariage et autres revendeurs et prestataires de services pour les amateurs. Ce qui frappe d’emblée, c’est que les colonnes de la revue font globalement état d’une morosité certaine de la part de ces professionnels, augmentée d’une inquiétude qui suinte de la plupart des propos recueillis ici ou là ; inquiétude, mal dissimulée par l’enthousiasme de quelques uns, que je vais tenter de retranscrire. Trois entrées sont possibles : la question de l’autonomie de l’artisan quant à la production des tirages papier couleur, le portrait et le mariage, et la crainte devant la qualité (réelle ou supposée) du travail (amical ou « au noir ») des amateurs. On le verra, toutes sont liées au problème de la formation des artisans.

Traiter en interne les travaux couleur

A la fin des années soixante-dix, les amateurs sont déjà majoritairement passés à la photo couleur. Le traitement des films et le tirage est le plus souvent assuré par des laboratoires de taille industrielle. Ces derniers sont soit des excroissances des émulsionneurs (comme Kodak), soit des entreprises indépendantes, qu’elles soient liées ou non par des contrats spécifiques à de grandes marques de pellicules ou de papier (comme Fuji). Ces laboratoires assurent le ramassage et la livraison à domicile des travaux à effectuer ; dans certains cas (points de vente éloignés des circuits de tournée), les travaux transitent par la SNCF ou d’autres transporteurs. Les délais d’acheminement, de traitement et de livraison des travaux effectués peuvent aller de 24 heures à plusieurs jours, en fonction de l’organisation des tournées et de la nature des travaux à réaliser ; ainsi, la prise en charge de la production du professionnel est toujours plus longue que la production de ses clients amateurs, comme l’est pour ces derniers le traitement des agrandissements ou des retirages, par rapport au traitement d’un « premier jet ». Ceci s’explique par le degré d’exigence de qualité, l’organisation des circuits de production du laboratoire et les moyens mis en œuvre pour le traitement. Toujours est-il que lorsqu’un artisan ne bénéficie que de deux ramassages-livraisons par semaine, il peut s’écouler jusqu’à une dizaine de jours entre une prise de vue de portrait ou de mariage et la livraison des premières épreuves au client. Certains exploitants y voient une baisse de la qualité du service offert à leurs clients et sont tentés par l’investissement dans une chaîne de traitement des travaux couleur, afin de retrouver l’autonomie qui était la leur lorsque le plus gros de leur production était en noir & blanc. Le Photographe se fait l’écho de ces décisions, en ouvrant une rubrique spécifique qui s’intitule « Le labo et l’artisan ». De Bergerac à Hayange, en passant par Arpajon, la variété des situations, des ambitions et des besoins apparaît importante.

Le portrait, la photographie de mariage

Il s’agit là du « fonds de commerce » des artisans tenant boutique. C’est à mon sens le domaine le plus intéressant à observer, car il fait l’objet d’une activité plutôt pérenne au sein de ce groupe professionnel, même si les disparités y sont fortes (liées aux habitudes locales, facteurs démographiques et économiques, types de prestations offertes, etc.). Une lecture un peu attentive de la revue nous renseigne sur une situation contrastée, ainsi que sur des pratiques hétérogènes.

Ici, on s’aperçoit par exemple que l’exploitant, dont l’entreprise porte le nom, gère les aspects techniques et commerciaux, mais qu’il ne pratique qu’épisodiquement la prise de vue en studio, comme nous l’apprend la légende d’une illustration : « Mr … ici dans son studio, mais en réalité, c’est Madame qui opère le plus souvent »[1]. Là, l’auteur de l’article laisse entendre qu’on lui aurait assuré que « le portrait d’enfant [est] le seul qui marche bien dans la région. Pour les adultes, ce serait fini »[2]. Pour les déçus de la photographie publicitaire, la photographie de mariage est vécue comme un refuge non désiré ; mais on en profite alors pour stigmatiser les habitudes de la concurrence, son travail bâclé, son esthétique déficiente[3]. Ailleurs, les techniques utilisées par d’autres photographes (en l’occurrence, Hamilton) dans d’autres disciplines sont présentées comme une solution pour satisfaire le goût de la clientèle, validée par le concours Kodak de l’année précédente[4].

Le numéro d’été du Photographe milite pour une évolution de la photographie de portrait et de mariage. Abondamment illustré (13 photographies sur 6 pages), « Pour sortir de l’ornière – Une nouvelle photographie de mariage »[5] veut faire le point sur les résultats sur le terrain de l’étude réalisée par Kodak en 1974. L’ornière devait être profonde, puisque parmi les deux mille envois au « Concours de la plus belle photographie de mariage en couleurs », « […] les résultats de la première année furent assez catastrophiques, […] les deux années suivantes furent le théâtre d’un profond changement ». L’idée de base est que la société aurait évolué sans que les photographes en tiennent compte dans leur production d’images. D’un côté des clients influencés par la presse et la télévision « qui tendent à donner du couple une image plus jeune, plus décontractée », de l’autre des photographes prisonniers de l’académisme et de « stéréotypes d’un autre âge ». Les outils de la réussite se trouveraient dans les magazines : créer un climat plus intimiste pour traduire l’originalité du couple, emprunter aux mises en scène de la photographie de mode, appliquer au portrait des mariés les méthodes du reportage. Plus intéressant serait d’expliciter le rêve d’un photographe : « faire un vrai mariage à la campagne, […] sentant bon la terre », mais ce sera l’objet d’une autre étude…

Dans le même numéro, Le Photographe présente en détail la démarche d’un portraitiste, sans doute originale en 1978[6]. Ce dernier prêche pour une photographie de portrait aux attributs indissociables de « photo-décor » et de « photo-souvenir ». Pour y parvenir, deux moyens eux aussi indissociables s’imposent : la connaissance de l’environnement dans lequel vivent ses clients, et l’adaptation de la forme photographique à cet environnement. D’où son concept de « photo-portrait décor », sur toile, de facture inspirée de la peinture du XVIIème siècle (sont cités Rembrandt, La Tour, Vermeer). Rien de surprenant alors que le photographe ait pour objectif, non pas de vendre une série de petits tirages à son client, mais plutôt de le convaincre d’acheter une seule photographie agrandie ; rien d’étonnant non plus à ce qu’il préfère le confort de son studio aux aléas de la photographie en extérieur. Cependant, le photographe se réserve le droit de changer de style, afin que « le client [ait] le choix entre plusieurs produits ». Volontairement ou non, l’article pose une question fondamentale sur laquelle je reviendrai par ailleurs : la posture artistique de l’artisan peut-elle s’accommoder de son système de commercialisation, ou, en d’autres termes, jusqu’où l’artisan peut-il aller pour être perçu comme un artiste ?

La peur de l’amateur, la crainte du travail noir

Dans le corps de la revue, la crainte est partout de voir l’amateur produire de meilleures images que le professionnel : on lui reconnaît sa technicité, son goût pour la recherche, son intimité avec les personnes photographiées. On lui « reproche » aussi l’excellence de son matériel, et ses exigences en terme de traitement des travaux. Si on le craint, c’est parce qu’on lui attribue aisément la perte du prestige qu’aurait eu dans le passé la profession dans le cœur de ses clients pour le portrait et la photographie de mariage.

Cependant, le non-dit des articles s’exprime avec franchise dans le supplément réservé aux abonnés, donc préférentiellement aux professionnels : le travail dissimulé, qu’on nomme en 1978 « travail noir », se retrouve parmi les préoccupations des groupements professionnels. Ainsi, l’assemblée générale du syndicat du Languedoc-Roussillon aborde un cas de travail noir en Lozère, en regrettant l’absence de moyens législatifs pour agir contre ce problème[7]. La question est d’importance, puisqu’elle fait l’objet de l’éditorial rédigé par le président de la Fédération des Négociants au mois de novembre de la même année[8]. Le terme d’«amateurs au noir» y est mentionné, dans un texte tout en nuance mais au ton quelque peu désabusé.

La formation continue des photographes est perçue comme le fondement d’un avenir plus serein du groupe professionnel considéré. Mais la question apparaît complexe à la lecture des multiples actions engagées par les groupements locaux : on s’attaque, pêle-mêle, à la formation commerciale, à la gestion, à la photographie publicitaire comme au portrait (au cours d’une même session ![9]). On évoque le contenu du C.A.P., une réglementation à l’image des opticiens ou des coiffeurs, en regrettant à demi-mot que la pratique de la photographie ne pose pas, elle, de question de santé publique, mais à aucun moment on n’envisage le problème sous l’angle du renouvellement générationnel. Il n’en demeure pas moins que la réflexion semble s’engager alors, et qu’elle portera ses fruits : trente ans après, le métier existe encore ; … et ses pratiquants se posent les mêmes questions.

Notes

[1] G. M. (Guy Mandery ?) : « Le labo et l’artisan – Le désir d’autonomie », Le Photographe n°1347, mars 1978, p. 86.
[2] G. M. (Guy Mandery ?) : « Le labo et l’artisan – Des pistes de Monthléry aux haricots d’Arpajon », Le Photographe n°1348, avril 1978, p. 103 à 105.
[3] G. M. (Guy Mandery ?) : « Le labo et l’artisan – Développer la couleur à Bergerac », Le Photographe n°1354, novembre 1978, p. 16-17.
[4] « Le portrait à la mode : filtres et diffuseurs », Le Photographe n°1351, juillet-août 1978, p. 29.
[5] Christian Imbert : « Pour sortir de l’ornière – Une nouvelle photographie de mariage », Le Photographe n°1351, juillet-août 1978, p. 34 à 39.
[6] Jacques Rives : « Un photographe lorrain et le portrait pictural », Le Photographe n°1351, juillet-août 1978, p. 72-73.
[7] Le Photographe, supplément au n°1347, mars 1978, p. 4.
[8] Le Photographe, supplément au n°1354, novembre 1978, p. 3.
[9] Jacques Rives : « Les Vosges donnent l’exemple – Une nécessité : le recyclage permanent», Le Photographe n°1346, juin 1978, p. 102-103.


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