Pour une définition restrictive du portrait photographique

Le samedi matin, au village, c’est marché bio. «Bio», ça veut surtout dire «normal»: aujourd’hui , un poulet bourré d’antibiotiques et de tranquillisants s’appelle «poulet » et un poulet qui a vécu une vie de poulet, en mangeant comme un poulet, s’appelle «poulet bio»; s’ils atteignent tous deux l’âge de raison, le premier pond des «œufs», le second pond des «œufs bio». Si j’achète des «tomates», il peut s’agir de fruits plutôt rouges et arrondis qui ressemblent à des tomates, ou de fruits verts, rouges ou presque noirs, à la forme sphérique très diverse mais irrégulière, au goût très caractéristique, qui n’arrivent à maturité qu’à la belle saison. Il existe des fruits que l’on nomme «tomates» qui ne sont pas des tomates, et des fruits que l’on nomme «tomates» et qui sont des tomates. Le problème n’est pas dans le label (rouge, vert ou patriotique), mais dans le glissement sémantique.Le samedi matin est aussi le moment où je jette un coup d’œil aux nouveautés de la presse photographique dans mon Tabac-journaux-livres-souvenirs-cadeaux-bar-restaurant préféré. Et samedi dernier, bonne pioche! Je tombe sur le poulet-tomate photographique que j’attendais pour introduire cette petite réflexion sur la définition du portrait…

La chose s’appelle Savoir tout faire en photo de portrait1.  Je suis plutôt radin, mais j’ai craqué devant les promesses de la 1ère de couverture: «Théorie – Matériel – Prise de vue – Retouche» et «rapproché . visage . plain-pied [sic] . enfant . artiste . nu . métier . voyage . couple . groupe . noir & blanc . personnes âgées . animaux . bébé . famille…» m’ont laissé présumer que je tenais enfin un modèle du genre, d’autant que la 4ème de couverture vante les attraits de Fotolia, l’inventeur de la photo à 1€. Racoleur et joyeux inventaire! Si, par principe, on considère que le contenu de la revue est représentatif d’une certaine conception du portrait photographique, en vogue auprès de certains photographes (car il semble que les auteurs des articles soient photographes) et des apprentis photographes auxquels ils s’adressent, peut-on en extraire un début de définition?

Référons-nous à ce qui précède: il existerait une théorie du portrait, qui anticipe l’utilisation d’un dispositif idoine; cette utilisation répondrait à des règles, et le dispositif inclurait des opérations spécifiques de traitement d’image. Serait qualifiée de portrait toute photographie représentant un ou plusieurs individus de tous genres (humains ou animaux), vêtu(s) ou non (sachant que les animaux, c’est bien connu, vivent «à poil»).

La théorie du portrait photographique serait fondée sur les anciens préceptes de l’art pictural et, après avoir convoqué la question du réel en photographie, l’anthropologie puis l’anthropométrie, enfin l’étude du mouvement par E.J. Marey, on pourrait en conclure «[que] Voir un portrait photo, c’est surtout découvrir le photographe. Le sujet y est décrit d’une manière formelle et parcellaire tandis que le second est raconté sur les plans des idées, des ressentis»2. Le sujet y est modèle3; ce modèle doit être dirigé, ce qui confirme que le photographe s’applique à la réalisation d’une image préconçue. Nous sommes en présence d’un concept flou, d’où émerge un portrait photographique aux contours incertains; c’est probablement ce qui permet au photographe lambda de se réconforter en créant de toutes pièces des images de personnes pour en faire des photographies d’illustration (celles de la catégorie «Personnes» de Fotolia, par exemple). Or, en photographie comme en orthographe, il y a des choses qui ne sont pas négociables.

Le mot «portrait» vient du latin por, «en avant», et trahere, «tirer». Portret apparaît au XIIe siècle, et signifie alors «pose, attitude que l’on doit garder» pendant que l’artiste prépare le dessin qui servira ensuite à la réalisation de l’image peinte ou sculptée de la personne. On dira bientôt portraiture en parlant de cette image, d’où les mots portraiturer, et portraitiste (Diderot, 1763). E. Littré, en 1870, parle de «l’image d’une personne faite à l’aide de quelqu’un des arts du dessin». Au sens figuré, «description qu’on fait de l’extérieur du caractère d’une personne». P. Robert, lui, en 1967, envisage le portrait comme la «représentation d’une personne réelle, spécialement de son visage, par le dessin, la peinture, la gravure». Il semble que «photographie d’une personne», mentionné dans le même article, concerne plus l’objet que la représentation.

Donc, le portrait est bien la représentation d’une personne. Qu’il soit photographique n’y change rien: la photographie d’une marmotte en gros plan n’est pas un portrait de marmotte; ce n’est pas le cadrage  qui fait le portrait, c’est le sujet. Cette personne consent au processus de représentation, et c’est la prise de la pose qui valide ce consentement. Ainsi, une photographie représentant une personne peut ne pas être un portrait, car le consentement seul ne suffit pas; en effet, si j’accepte qu’on me photographie pendant que je travaille, cela ne signifie aucunement que je joue le jeu du portrait, c’est-à-dire que je suis disposé à dévoiler tout ou partie de mon caractère ou de mes caractéristiques physiques.

«Personne» vient de persona, mot latin d’origine étrusque qui désigne le masque porté par les acteurs du théâtre antique. C’est le caractère, au sens de rôle, de personnage, puis au sens d’individualité, de personnalité. Conséquences: primo, nous avançons masqués, et la conscience que nous avons de notre personnalité ne fait pas la perception qu’en ont les autres; secundo, si le masque doit permettre au spectateur d’identifier un certain rôle, la question de la ressemblance est bel et bien posée par le portrait. Comment en effet résoudre autrement le problème fondamental de l’acceptation de son portrait par la personne portraiturée, sinon par la reconnaissance (re-connaissance, wiedererkennen) d’elle-même, c’est-à-dire par l’identification de traits physiques et de caractère qu’elle considère comme constitutifs de son masque?

Michel Van Loo: "Denis Diderot", Salon de 1767.

Petit exemple tiré de l’histoire de la peinture. Au Salon de 1767, Michel Van Loo expose un portrait de Denis Diderot; qu’en dit celui-ci? «Monsieur Diderot. Moi. […] Assez ressemblant. […] On le voit de face. Il a la tête nue. Son toupet gris avec sa mignardise lui donne l’air d’une vielle coquette qui fait encore l’aimable. La position, d’un secrétaire d’Etat et non d’un philosophe. La fausseté du premier moment a influé sur tout le reste. […] Je n’ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garant, qui m’attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait par Garant, me voit.»4 Qu’en retient-on ? Que la ressemblance relève de la représentation de l’apparence physique, et que l’identification ressortit de la pose et de l’expression5. Le portrait est mal reçu si l’une des deux conditions est défaillante.

Garant: "Diderot" (gravure par Chenu), vers 1760.

Le portrait est une situation avant d’être une forme picturale ou photographique.  J’aime assez l’idée développée par Walter Carone et Chenz en 19806 : la situation, c’est l’exploration d’un territoire complexe  par le photographe; il en dresse ensuite la carte (dont le degré de précision est assez variable) qui doit éviter au spectateur le désagrément de s’égarer. La situation impose la forme, et non l’inverse. La compréhension du territoire conduit le photographe à la mise en œuvre de moyens spécifiques : le cadrage7, la contextualisation (ou la décontextualisation), l’éclairage, etc. ; à chaque territoire, sa carte. Ceci induit à mes yeux l’impossibilité de créer de toute pièce une situation destinée à élaborer un «produit qui aurait la forme d’un portrait».  L’objet (cartésien, «o») du portrait ne peut pas être modèle, mais doit demeurer sujet.  Dans la pratique, demander à quelqu’un de servir de modèle pour s’exercer au portrait est insensé, alors qu’aborder une personne inconnue pour la convaincre de participer à la réalisation de son portrait est idéal. A l’inverse, la demande de portrait auprès du photographe ne doit pas essuyer de refus : c’est une démarche et un choix qui méritent le respect, quelles qu’en soient les motivations8.

Je conçois aisément que l’apprenti photographe soit friand de «recettes» ; elles sont fort utiles pour réussir une photographie, mais je n’en connais pas pour réussir un portrait. Ah, si ! Aimer les gens, et leur témoigner, avec beaucoup d’humilité, un véritable intérêt.

  1. Savoir tout faire en photographie, hors-série n°1, éditions Oracom. 30 cm, 146 pages couleurs, 12,90 €. []
  2. Thierry Maurel: « Miroir… Mon beau miroir », Tout savoir faire en photo de portrait, page 9. []
  3. Antoine Willaeys: « Trouver un modèle », op. cit., pages 10. []
  4. Diderot: Salons III, Ruines et paysages, Salon de 1767, Hermann, Paris 1995; pages 81 à 83. []
  5. Ce qui tend à montrer que les préoccupations du peintre ou du photographe portraitiste ne sont pas celles de l’Administration : une «photographie d’identité» n’est pas un portrait. []
  6. Walter Carone, Chenz : Le Portrait, Denoël-Filipacchi, Paris, 1980. []
  7. Enfonçons le clou ; le vocabulaire du portrait connaît le très gros plan, le gros plan, le plan rapproché, le plan poitrine, le plan taille ou américain, et la photo en pied. Exemples disponibles dans tous les bons manuels. []
  8. Cela vaut à mes yeux pour l’amateur comme pour le professionnel ; dans mon esprit, le contrat moral «réaliser un portrait» n’inclut pas le contrat «obtenir des épreuves ou des fichiers de ce portrait», dans lequel peuvent être introduites des conditions financières. []

2 commentaires sur “Pour une définition restrictive du portrait photographique”

  • 1
    Bruno on 16 novembre 2012 Répondre

    Bonjour Jean,
    Intéressant texte comme d’habitude…
    À celà j’ajouterai cependant que le « portrait » ne peut pas se réduire à une seule approche, une seule pratique. Il y souvent un monde entre Harcourt et Cartier-Bresson, Chuck Close et Arnold Newman, Bill Brandt et Thomas Ruff quand ils se mettent à « tirer le portrait » de leurs contemporains [au passage, est-ce que tu considères la photographie mortuaire, prisée fin XIX et début XX, surtout pour les enfants en bas âge, comme « portrait » ou « nature morte » ? ;o) ].
    Beaucoup relève de l’intention : gagne-pain simple avec pour seul souci la rentabilité, identification, artisanat (bonne maîtrise des techniques d’éclairage souvent reproduisant celles peintes aux XVII et XVIIIième siècles, bonne maîtrise des outils photographiques… et des accessoires. Ex : Harcourt), photographie dite « artistique » artisanat+forte personnalité et « style » de l’auteur qui se traduit dans les faits par une reconnaissance de qui a fait le portrait avant de savoir qui il représente–cela a dû t’arriver.
    En conséquence : « Dans la pratique, demander à quelqu’un de servir de modèle pour s’exercer au portrait est insensé, alors qu’aborder une personne inconnue pour la convaincre de participer à la réalisation de son portrait est idéal. »
    L’idéal en portrait, ne dépend-il pas des intentions et de l’adéquation des résultats aux intentions. La pratique semble souvent prouver qu’il y a plus d’ « insensés » (souvent encensés d’ailleurs) que de sensés recensés en fonction de ton critère de sélection. Aborder le portrait en prenant la photographie d’un/une inconnu-e n’est pas forcément la plus raisonnable et raisonnée des approches. Une bonne connaissance de son sujet aide souvent à la création d’un portrait sinon idéal, au moins parlant tant à son auteur qu’à son sujet… et leur future audience. Non?

    • 2
      Jean Leplant on 17 novembre 2012 Répondre

      Je crois que nous sommes d’accord, Bruno, mais que je me suis mal exprimé. Je n’ai pas assez insisté sur l’horreur que j’ai du mot « modèle » dans la pratique du portrait et la phrase que tu relèves est en réalité assez mal fichue. J’y donne l’impression d’opposer deux pratiques. C’est un peu court, car elles ne sont à mes yeux que les situations extrêmes d’un graphique où l’on trouverait, d’un côté, l’idée que s’imposerait une hypothétique « forme-portrait » à la situation du portrait (ce qui n’a pas de sens), et d’un autre côté, la certitude que de la « situation-portrait » découle une forme variable, outil de mise en évidence du jeu (au sens théâtral) qui s’instaure au moment de la réalisation de ce portrait.
      Mais je regarde cela avec beaucoup d’humilité, car dans ce domaine comme dans d’autres, je me suis si souvent trompé! Combien de mauvais portraits n’ai-je vendu que sur leur forme?…
      Merci pour ta contribution.
      PS. Pour ce qui est de ta première question, en forme de boutade: j’ai vécu cette situation à deux reprises (je ne suis pas si âgé que cela, pourtant; c’était au milieu des années 90), dans des milieux sociaux en tous points opposés. J’en garde l’impression diffuse d’avoir mis en images deux fictions littéraires, et l’étrange sentiment que mon éphémère présence au-dessus de la couche du mort était au moins aussi importante aux yeux des vivants que les photographies qui ont été livrées. Donc, pas de réponse…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *