Salon de la Photo 2012: choses vues (ou pas)

Après une journée passée à déambuler dans les allées du Salon de Paris, j’avoue ne pas afficher l’enthousiasme de bon aloi, de rigueur en de telles circonstances, ni même l’optimisme renouvelé des organisateurs d’une manifestation dont la fréquentation est à la hausse. Certes, je ne venais pas là avec beaucoup de questions; la logique voulut ainsi que le Salon ne me fournît guère de réponses, d’autant que ma chronique inappétence pour la chose technique, considérée dans son absolu, ne facilite pas mon émerveillement. J’errai donc, avec la patience du voyageur que rien ne presse et l’application du chasseur en quête de traces encourageantes…

Tous les salonniers sont passés à plusieurs reprises devant le stand de cette revue d’art qui édite périodiquement des numéros consacrés à la photographie. Installé près de l’entrée du pavillon, à proximité du vestiaire et en face de celui du concepteur d’une célèbre suite de logiciels dédiés à la photographie, au graphisme et à la mise en page, il était désert chaque fois que je le longeai, contraint à le frôler par l’affluence qui submergeait son plus proche voisin. Sa démonstratrice (les mots me manquent pour nommer cette femme désoeuvrée au regard perdu), assise derrière les exemplaires du magazine, et placée là comme une improbable dame-pipi de la culture, semblait porter sur ses épaules un terrible ennui prémonitoire. La solitude de cette dame vêtue de noir me fit ressentir comme un vertige, alors qu’en face d’elle vaticinait devant une foule compacte un promoteur des lumières informatiques. Premier symptôme de cette tectonique des plaques qui anime le monde de la photographie depuis toujours, cet étal dépeuplé traçait, dans l’antichambre du Salon, l’esquisse des antagonismes qui opposent les multiples approches de la pratique de l’image fixe. À l’autre extrémité de la foire, la fréquentation de la librairie n’avait rien à envier aux files d’attente qui s’allongeaient chez les négociants: bel anachronisme entre la « e-photo-2.0 » et une déférente praxis de la lecture approfondie des plumitifs technologues.

Oserai-je caractériser les propositions de formation faites aux photographes? On savait déjà qu’amateurs et professionnels ne sauraient ici mêler les torchons et les serviettes, et que les uns n’expriment pas les mêmes besoins que les autres. On savait aussi que les attentes de ceux qui sont déjà photographes ne sont pas celles de ceux qui rêvent de le devenir. Ainsi, étaient jusqu’alors proposés trois types de formations aux amoureux de la boîte noire: diplômantes (en souscrivant aux exigences d’un examen) à l’issue d’une formation initiale ou continue, qualifiantes (le plus souvent dans le contexte de la formation continue, grâce à des stages reconnus dans le cadre du D.I.F.-Droit Individuel à la Formation), et enfin associatives (grâce à l’engagement des clubs de photographie, et à des structures de plus grande envergure comme la Fédération Photographique de France). Jouez hautbois, résonnez musettes! Le coaching est né… J’accorde à mon lecteur tatillon que la photographie ne pouvait échapper à cette tendance, et que les premières offres ne datent pas d’hier; cependant, les officines qui s’y consacrent étaient fort nombreuses et fort apparentes sur ce Salon 2012, et j’en fus fort troublé. Dans ma conception rétrograde et vaguement gauchisante de la pratique photographique, et compte tenu du rôle éminent que joue celle-ci dans les rouages de nos sociétés évoluées, la formation du photographe (qu’il soit amateur ou professionnel n’a ici aucune importance) est à la fois transversale et mutualisée. Elle est confrontation au monde photographiable et confrontation aux autres mondes photographiés, par la médiation du rapport humain, sauvegardant ainsi le nécessaire isolement momentané du photographe, indispensable à la construction de son regard. J’ai encore la conviction que c’est au sein du groupe (club, syndicat, master class, lycée, laboratoire, que sais-je encore?) que s’élabore, par la comparaison, l’émulation, la mesure de soi et des autres, le caractère du photographe. Le coaching est à mes yeux le fils d’une pratique photographique étriquée, égocentrique et conformiste. J’ai donc regretté la discrétion du stand de la F.P.F. dédié aux animations, et la sèche apparence administrative de celui de l’A.F.M.I. (Associés pour la Formation aux Métiers de l’Image, formation continue des professionnels du studio et de la photographie à caractère social).

Renaissant de ses cendres il y a deux ans, la « 3D » m’a semblée sinon absente (pourrais-je en jurer?), au moins bien discrète sur ce Salon. Gageons que les espoirs commerciaux qu’elle suscitait hier ne se sont pas concrétisés en assez de commissions et dividendes pour assurer une présence pérenne dans le monde des mercantis de la photographie; sans doute n’est-ce que partie remise. Autre absence supposée (j’ai « léché » les vitrines, mais je n’ai pas ouvert les tiroirs), celle des posemètres et autres flashmètres, dont l’usage doit se perdre. J’aurais pourtant trouvé plaisant qu’on m’expliquât comment on paramètre certains d’entre eux en fonction des caractéristiques techniques de l’appareil de prise de vue (mais si, ça existe!). Cette furtivité des outils de mesure de lumière fut en contradiction flagrante avec l’abondance des matériels d’éclairage de studio, et la multitude des accessoires façonneurs de lumière présentés sur les stands; j’en ai déduit que les opérateurs avaient retrouvé les vieilles habitudes du mètre à ruban et de la règle à calcul; pour les prises de vues à l’extérieur, sans doute ont-ils ressorti les tables d’exposition de leurs aïeux.

Au salon de Paris, parmi les matériels de prise de vue analogiques, seuls demeurent ceux qui sont en mesure d’être couplés avec les outils digitaux de capture d’image. Encore faut-il que ces matériels soient de construction helvète (ou franco-helvétique) et de diffusion quasi confidentielle. J’aurais aimé rêver encore un peu devant une chambre pliante teutonne, songeant à l’achat subséquent de la toute nouvelle et toujours germanique chaîne de traitement pour films et papiers répondant au doux nom de « CPP3« ! Ah! Fabriquer des images en haute résolution, argentiques ET numériques, en investissant la moitié du prix d’un appareil suédois, voilà qui « aurait de la gueule »!

Mais « pour eux, c’est trop compliqué! », me lâchai, avec un accent vaudois à couper au couteau, un paisible démonstrateur, levant le menton vers ses plus proches voisins très agités, assiégés par une myriade d’amateurs du tout-numérique. On comprendra que la chute d’eau installée sur le stand d’un fabricant japonais ne m’ait guère intéressé, pas plus que l’appareil compact quasi-téléphonique, et que je me suis amusé de ces curieux qui passent un temps fou à viser au travers de téléobjectifs dont l’encombrement et le prix sont démesurés, à l’inverse du nombre des questions photographiques qu’ils permettent de résoudre. Je n’ai pas été ému par le design sucré mis en avant par l’industrie extrême-orientale, ni même par quelques photographies, en couleur et grand format, jetées ici ou là et qui ne franchiraient même pas l’étape des concours régionaux de la F.P.F., et c’est avec tristesse que j’ai constaté, ce lundi gris de novembre, la faible fréquentation de l’exposition de la M.E.P. où se trouvaient pourtant d’authentiques trésors.

Pour terminer, une image tout de même : le plan de ce Salon 2012. En rouge, les « poids lourds » du marché ; en orange, les négociants ; en bleu clair, la presse et l’édition ; en vert clair, la formation et le coaching ; en bleu foncé, les expositions ; en gris, le reste, tout le reste, et en mauve, la promotion des T.I.C.E.s…Ah, et puis en bas à droite, les organisations professionnelles « représentatives ».


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