Les belles histoires de Papy Photo: 1960

delcampe.net. Calendrier 1960, Almanach des PTT, « Venez mes beaux pigeons », département 30, format 26,5 x 21 cm.

1960… À douze ou vingt-quatre révolutions de la Lune près ; parce que raconter des histoires, c’est quand même très compliqué si on reste confiné dans l’espace du calendrier des Postes. 1960 comme un repère, donc : c’est le moment où le Grand Ordonnateur lance le perfectionnement de «[…] la photo en relief, et qui bouge, et qui sent bon, et qui est toujours en retard, et qu’on peut tâter du doigt»1 , où les industriels se mettent en quatre pour permettre aux photographes de vider le bas de laine de leur grand-mère, où le monde de la photographie entre en résonance.

Primo, ambiance, inventaire à la Prévert : capsule Mercury, Vélosolex à embrayage automatique, 2 chevaux Citroën 4×4, Bengry gagne le championnat d’Angleterre des rallyes sur une Coccinelle 1200, on va bientôt ouvrir le premier hypermarché de France, la pillule anticonceptionnelle est approuvée par la F.D.A.2  aux États-Unis et la Pologne légalise l’avortement ; J. F. Kennedy est élu 35e président des États-Unis et le dalaï-lama transfère le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala. La Terre abrite trois milliards d’individus qui se font la guerre avec constance (Algérie, Sud-Soudan, Congo, Cuba, Guatemala, Nicaragua, Malaisie, Moyen-Orient, Vietnam, Chypre,…). Les Beatles galèrent à Hambourg, Johnny Halliday chante T’aimer follement et Franck Sinatra I’ve Got You Under My Skin ; The Shadows jouent Apache, Quincy Jones forme son big band. Au cinéma, on voit À bout de souffle (Godart) et Tirez sur le pianiste (Truffaut), Les sept mercenaires (Sturges) et Un taxi pour Tobrouk (de La Patellière), La dolce vita (Fellini) et Psychose (Hitchcock).

Côté littérature, l’année commence avec un stupide accident de la route (décès d’Albert Camus) et la première représentation en France de Rhinocéros d’Eugène Ionesco. Retenons surtout qu’en 1960, Maurice Merleau-Ponty rédige le dernier texte qu’il pourra achever de son vivant, L’Œil et l’Esprit ; il y reprend les questions déjà posées dans Le Visible et l’Invisible, qui ne tiennent ni à la définition du beau dans l’art, ni à quelque recherche normative dans ce domaine (qu’est-ce qu’une œuvre ? qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ?). Il s’agit plutôt de donner la primeur au percevant et au perçu (« toute conscience est conscience perceptive ») ; l’invisible devient profondeur charnelle du visible. Merleau-Ponty fait émerger le rôle du corps et l’importance de la chose dans la production de sens. « Au fond immémorial du visible quelque chose a bougé, s’est allumé, qui envahit [le] corps [du peintre], et tout ce qu’il peint est une réponse à cette suscitation, sa main rien que l’instrument d’une lointaine volonté. »3

Secundo, la quincaillerie. Alors là, rien que des objets de légende ! La Nippon Kogaku K. K. (désormais Nikon Corp.) sort le Nikon F, appareil réflex à système, à la robustesse reconnue et au chargement (et déchargement) nécessitant des doigts de fée. Toujours dans le domaine de ces appareils réflex à système, le modèle 500 d’Hasselblad poursuit sa carrière, encore jeune alors, qui l’emportera jusque sur la Lune. Depuis 1954, le fer de lance de Leitz est le Leica M3 (version simplifiée M2 à partir de 1958). Graflex Speed Graphic, Linhof Technica… Même en grand format les temps sont aux valeurs sûres et aux perfectionnements (Ah, le 1/1000e de seconde en 4″x5″ avec un Speed Graphic !).

Nikon F Camera with FTN Finder and Nikkor 50mm f/1.4. Image by Austin Calhoon
Advertisement in National Geographic, november 1965. Dries van den Elzen

Bref, il nous faut ainsi un Tertio… La production d’images. Enfin, celles que j’ai envie de vous montrer, celles qui sont en résonance avec le début de cette décennie ; et leurs auteurs, dont certains furent longtemps négligés, et d’autres portés au nues…

Arnold Newman, Portrait de Jean Cocteau, 1960, photographie, 34 x 27 cm (Collection Carole Weisweiller © Jean Bernar).

Depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, Arnold Newman élabore le concept du portrait environnemental : « Le portrait d’une personne doit être aussi complet que possible. L’image physique du sujet et les traits de sa personnalité que reflète cette image sont les aspects les plus importants. Mais ils ne sont pas suffisants en soi. Nous devons aussi montrer les relations du sujet avec son univers. »4

La première édition de Corps mémorable (Poèmes de Paul Éluard) illustrée de photographies de Lucien Clergue est parue en 1957 ; l’ouvrage sera plusieurs fois réédité dans les années 60.

Corps mémorable, texte de Paul Éluard; couverture de Pablo Picasso; avec un poème liminaire de Jean Cocteau et 12 photogr. de Lucien Clergue. Paris : Seghers, 1957. »

Parfait exemple de l’intime relation que savent entretenir photographie et littérature, on y découvre les premiers travaux de Clergue sur le nu féminin. « Le photographe-poète ne fait pas d’image. Il ne photographie pas un visage, un arbre ou le bleu du ciel. Non seulement parce qu’au lieu de saisir quelque chose, il l’abrite, mais plus radicalement encore parce que son attention ne se fixe pas sur quelque chose ou quelqu’un : elle est une modalité de l’espace, un rythme, la dimension espérée d’une rencontre. »5

Irving Penn: Francis Bacon, Londres, 1962

Aux alentours de 1960, Irving Penn donne toute sa mesure dans la photographie de mode et de portrait (sans s’obstiner dans l’emploi de l’émulsion infra-rouge, qui l’occupa entre 1959 et 1961). Issus quasi exclusivement de l’environnement du studio, les portraits de Penn sont graves, d’une gravité de requiem qui leur confère à jamais une étonnante intemporalité : les sujets de Penn portraitiste, peintres, écrivains, danseurs, anonymes de Crète ou d’ailleurs, existent ; ils « sont », pour toujours.

  1. Chenz : «Histoire véritablement vraie de la photographie, nonobstant tout ce qui a pu être raconté à ce sujet auparavant», in Chenz et Jeanloup Sieff : La Photo, Denoël, Paris, 1976, p. 12. []
  2. F.D.A. : Food and Drug Administration, administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments. []
  3. Maurice Merleau-Ponty : L’Œil et l’Esprit, Gallimard, Paris, 1964, p.58 de l’édition FolioPlus (2006). []
  4. Rapporté dans : Daniela Mrazkova, Photographes, Cercle d’Art, Paris, 1989, p. 206. []
  5. Fabrice Midal : La Photographie, Les Éditions du Grand Est, Mayet, 2007, p. 17. []

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